Environnement Protection des patrimoines
Posté le 22.12.2007 par djamazz
L’objet "qui tue" : cette semaine, le t-shirt
Le 15/11/2007,
Il se vend chaque année près de 260 millions de tee-shirts en France. Fabriquées pour leur très grande majorité sur le continent asiatique, ces pièces de textile rendues célèbres par les GI au cours de la Seconde Guerre mondiale font le tour de la planète avant d’atterrir sur nos étals. Tout commence en fait dans les champs de coton, chinois, américains, pakistanais ou indiens : les quatre plus gros producteurs au monde. Pour la culture, il faut labourer, engraisser puis pulvériser les sols. Selon l’ONG WWF, il faut compter environ « 150 m² de terres et 230 grammes d’engrais pour obtenir un seul kilo de fibres ». Plus impressionnant encore, « 2 000 litres d’eau, notamment lors de l’étape de culture de coton, sont nécessaires à la fabrication d’un seul tee-shirt ». Certains plans d’eau du monde, comme la mer d’Aral entre le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, ont été à 95% asséchées en raison de cette monoculture.
Il faut ensuite procéder au filage du coton. C’est l’étape du blanchiment et de l’anoblissement des fibres. Le futur tee-shirt pique alors une tête dans des bains successifs de savon et d’eau oxygénée avant de filer au stade suivant, consacré à la confection. La pièce est découpée, puis passe par la case thermofixation. L’heure est venue pour les millions de tonnes de tee-shirts de voir du pays. Au choix : le camion, l’avion ou le bateau.
Les écoconsommateurs sont torse-nu
A ce stade, chaque étoffe aura visité pas moins de trois continents. Le premier lors de la culture du coton, le second lors de sa confection et le troisième pour la commercialisation. Glissé dans un emballage – un film plastique –, le vêtement prend alors la direction des rayons des magasins. Mais son impact environnemental n’est pas terminé. Bien au contraire. Car le tee-shirt entre dans sa phase d’utilisation, l’étape la plus consommatrice en énergie : le lavage représente 60 % de l’impact environnemental de bout d’étoffe. Le chiffre est encore plus élevé si on y ajoute le séchage et le repassage du textile. Usé, le tee-shirt n’en a pas pour autant terminé avec les kilomètres. Collecté via les ONG, il entame l’ultime phase de son cycle de vie.
Peu recyclées, ces fripes prennent la direction de l’Afrique et y retrouvent une seconde vie. Difficile, dans ce contexte, de jouer les écoconsommateurs, à moins de se promener torse nu. Quelques pistes cependant : du coton biologique et équitable, moins de lavage dans une machine économe de classe A, un fil à linge ou de l’huile de coude pour laver à la main.
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Posté le 22.12.2007 par djamazz
La grippe aviaire: une aubaine pour "Big Chicken" *
par GRAIN
Mondialisation.ca, Le 11 avril 2007
Grain
La crise de la grippe aviaire continue de faire rage. Il y a un an, alors que les gouvernements s’entêtaient à mettre en place des équipes de surveillance dans les zones humides et que l’Organisation pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) montrait d’un doigt accusateur l’abondante volaille élevée à la ferme en Asie et en Afrique, GRAIN et d’autres groupes faisaient remarquer que c’était bien l’élevage de volaille industriel à large échelle et le commerce mondial de la volaille qui propageaient la grippe aviaire - et non les oiseaux sauvages ou ceux de basse-cour. Aujourd’hui, tout le monde le sait, même si on ne fait pas grand chose pour contrôler la source industrielle du problème, et les gouvernements continuent à débiter impudemment la théorie de l’oiseau sauvage afin d’échapper à leurs responsabilités. Il y a à peine quelques semaines, les autorités moscovites ont attribué aux oiseaux migrateurs un cas de grippe aviaire aux abords de la ville – au beau milieu de l’hiver russe.
Cependant, un aspect bien plus sinistre de la crise de la grippe aviaire commence à devenir plus apparent. L’année dernière, nous alertions sur le fait que la grippe aviaire servait à favoriser les intérêts de puissantes compagnies, mettant en danger les moyens d’existence et la santé de millions de personnes. Aujourd’hui, plus que jamais, l’agrobusiness utilise cette calamité pour consolider ses chaînes alimentaires ferme-usine-supermarché alors que ses concurrents des petites fermes sont criminalisés. De leur côté, les sociétés pharmaceutiques exploitent les bonnes volontés investies dans la base de données mondiale des échantillons de grippe pour profiter des marchés captifs prêts à tout pour avoir des vaccins. Deux agences des Nations Unies – la FAO et l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) – sont au centre de cette affaire, utilisant leur stature internationale, l’accès aux gouvernements et le contrôle sur les financements des donateurs pour favoriser les programmes des compagnies.
Mise à mort du secteur de l’élevage à petite échelle.
Les autorités chargées de s’occuper de la grippe aviaire reconnaissent enfin le rôle joué par le commerce de la volaille dans la propagation du virus. Avec beaucoup de retard. La première vague de grippe aviaire en Asie du Sud-Est – Vietnam, Thaïlande, Cambodge, Laos et Indonésie – s'est produite dans des élevages industriels intensifs confinés. Cependant aucune enquête approfondie n’a jamais été menée expliquant pourquoi cette maladie s’est déclenchée précisément dans ces fermes-là et comment elle s’est propagée à partir de là. La même chose est arrivée en Turquie et en Egypte, où les oiseaux sauvages et les volailles de basse-cour ont rapidement été incriminés tandis que les compagnies avicoles qui fournissaient en oiseaux les marchés et les producteurs de « basse-cour» au moment où la maladie faisait rage à travers toute l’industrie, n'étaient pas inquiétées. Même en Corée du Sud, où une volaille saine élevée en plein air peut picorer aux abords de fermes touchées par la maladie, les autorités sont obsédées par le rôle joué par les oiseaux sauvages. Ce n’est qu’en février dernier au Royaume-Uni que le mythe des grandes exploitations « biosécurisées » a volé en éclats et que le voile dissimulant les nombreuses voies de propagation de la grippe aviaire à travers les élevages industriels transnationaux a été levé. Les autorités locales ont tout d’abord accusé les oiseaux sauvages de la contamination survenue dans un grand élevage industriel appartenant au géant de la volaille industrielle Bernard Matthews et la compagnie a rejeté les informations diffusées par les médias sur un lien possible avec ses activités en Hongrie, déclarant que celles-ci étaient éloignées de la zone où la grippe aviaire s’était récemment déclenchée en Hongrie. Mais les deux explications se sont effondrées lorsqu’un inspecteur assermenté a trouvé un emballage dans les locaux de la compagnie anglaise prouvant que la viande provenant d’un abattoir de la zone infectée par la grippe aviaire en Hongrie avait effectivement été traitée dans l’exploitation anglaise juste avant le déclenchement de la crise.
Maintenant retournons à l’épicentre asiatique de la crise, où le message aux éleveurs de volaille est toujours « Grandissez, grandissez vraiment ou disparaissez » En 2006, conformément à un programme signé entre son gouvernement et les Nations Unies, le Vietnam a présenté un plan de 10 ans qui, selon les termes de son Ministre de l’agriculture, vise à transformer son secteur avicole en « une industrie moderne et à grande échelle en termes d’élevage, d’abattage et de consommation.» Le gouvernement a commencé par interdire la volaille vivante dans les centres urbains, mettant fin à des milliers d'élevages en basse-cour. Ensuite, de nouvelles réglementations sur le commerce et l’abattage de la volaille dans les zones résidentielles sont entrées en vigueur. Les petits marchés et les bouchers ont fermé, et les abattoirs ont été déménagés dans quelques installations autorisées à la périphérie des villes. A Ho Chi Minh ville, plus de 200 marchés locaux vendaient des poulets avant la crise de la grippe aviaire ; aujourd’hui les poulets ne peuvent être vendus légalement que dans les supermarchés et dans les “points de vente” des exploitations industrielles. Le nombre d’abattoirs dans la ville a chuté de 50 à trois. Ces changements entraînent la ruine des petits producteurs car les supermarchés et les nouveaux abattoirs ne vendent que de la volaille certifiée selon des normes auxquelles les petits éleveurs ne peuvent se conformer. Les trois ou quatre compagnies qui contrôlent la production industrielle vietnamienne de volaille ne détiennent donc pas seulement les marchés urbains, elles disposent également pour leurs activités florissantes de production et d’abattage d’une force de travail à bas prix constituée de paysans contraints à l'exode rural.
La restructuration est vite devenue une aubaine pour la compagnie qui a probablement été la première à introduire la grippe aviaire au Vietnam. « Charoen Pokphand (CP) réussira à transformer une crise en occasion de se développer,» déclare Sooksunt Jiumjaiswanglerg, président de CP Vietnam Livestock. La multinationale géante basée en Thaïlande, qui fournit des chaînes d’alimentation rapide d’Asie comme KFC, contrôle près de 80 % de la production industrielle vietnamienne de poulet et prévoit une croissance de 30 % par an dans le pays. Au Vietnam, CP est le principal fournisseur de la chaîne de supermarché BigC appartenant à un français et en voie d’ouvrir plus de 100 de ses propres boutiques CP Fresh Mart et 200 à 300 échoppes de poulets rôtis CP.
Cependant, dans un pays où on estimait qu’environ 80 % de la production avicole était, du moins jusqu’à récemment, entre les mains de petits producteurs et où plus de 70 % des ménages vietnamiens élevaient de la volaille, on ne s’étonnera pas que de nombreux éleveurs de volailles indépendants prennent le risque de continuer clandestinement. Phan Anh Tam est un petit éleveur de canards élevés en plein air, il vient de la province de Tay Ninh au Sud-Ouest du Vietnam, et son élevage entier a été abattu pendant la crise de 2003. Interviewé à la chaîne IPS News, il explique qu’il n’avait pas trop le choix, hormis celui d'enfreindre la nouvelle loi et de continuer son élevage. “S’ils veulent les tuer, qu’ils tuent donc mes enfants, car ces canards sont les seuls moyens de les nourrir,” dit ce père de cinq enfants.
Malgré leur statut d’"expert", ceux qui essaient de proscrire la volaille de basse-cour ne s’appuient sur aucun élément tangible. La seule étude scientifique vérifiée par des pairs visant à comparer les risques encourus entre les fermes familiales et les exploitations industrielles, reposant sur des données recueillies lors de la vague de grippe aviaire de 2004 en Thaïlande, a conclu que « les volailles de basse-cour risquent bien moins d’être infectés (par la grippe aviaire) que les poules au pot, poules pondeuses ou cailles des opérations à échelle commerciales." Ni ces "experts" ni les autorités ne suivent leurs conseils, répondant aux besoins de la grande majorité des personnes touchées. Si des éleveurs désobéissent aux ordres de tuer leurs volailles, ce n’est pas parce qu’ils ne comprennent pas les dangers potentiels de la maladie, mais parce que leurs moyens d’existence sont en jeu et que compensés ou non, ils n’ont pas les moyens d’acheter dans les supermarchés.
C’est la raison principale pour laquelle la FAO et l’industrie ont tellement de mal à imposer des approches normalisées. La Thaïlande a agi uniquement de manière à protéger ses activités exportatrices, c'est pourquoi elle a évité la vaccination et s'est concentré sur l’abattage de masse et la restructuration. La Chine et le Vietnam, contre l’avis international, ont opté pour une vaccination en masse. D’autres pays, comme le Nigeria, font du sur-place s'efforçant de chercher un moyen de plaire aux donateurs et à l’industrie sans déclencher une révolte dans les populations, dont les moyens d’existence et la sécurité alimentaire dépendent des systèmes traditionnels de production de volailles.
L'application de la recette rencontre des problèmes en Indonésie
Les choses deviennent particulièrement délicates en Indonésie où la grippe aviaire fait le plus de dégâts. D’un coté, le gouvernement central tente d’apaiser les donateurs et les grandes entreprises en suivant l’exemple vietnamien et thaï. Il a préconisé l’abattage de masse et l’interdiction des oiseaux vivants, loi qui est entrée en vigueur le 1er février 2007 à Jakarta et dans les neuf autres provinces où la grippe aviaire est la plus installée. Le Ministre de la Santé, Siti Fadilah Supar, a même déclaré que les interdictions couvriraient bientôt tout l’archipel. Les nouvelles réglementations pour l'élevage, l’abattage et la vente au détail de la volaille se décident aussi en coulisses entre l’industrie, le gouvernement et les agences des Nations Unies. Illustrant bien ce qui va se passer, Jakarta a déjà indiqué les sites pour le déménagement des abattoirs, les locaux de stockage et les marchés aux volailles. Et utilisant des mots qui auraient être aussi bien prononcés par son homologue vietnamien, le ministre de l’Agriculture Anton Apriyantono a déclaré aux journalistes, « les élevages de volailles pourraient éventuellement être intégrés aux abattoirs. Et de l'autre côté, le gouvernement laisse la grande industrie tranquille. Pour les exploitations commerciales à grande échelle – où malgré leurs dénégations répétées, la grippe aviaire reste un problème – tout est facultatif. Pire encore, le gouvernement et le public ne peuvent pratiquement rien faire hormis ‘accepter’ ce que l’industrie leur dit car il existe toujours un texte de loi qui empêche les inspections de l’exploitation sans la permission de la compagnie. Si une telle loi existait au Royaume-Uni, nous n’aurions jamais connu l'origine de l'important cas de contamination dont ce pays vient de souffrir.
Bien entendu, les mesures imposées par le gouvernement indonésien ne s'accordent pas du tout avec la vie quotidienne de la population. C'est ainsi que beaucoup de monde n’en tient tout simplement pas compte. D'où le recours fréquent du gouvernement à l’armée pour les imposer de force. A Jakarta, à peine 24 heures après l’entrée en vigueur de l’interdiction, on pouvait acheter des oiseaux vivants presque partout.
« Les pratiques traditionnelles d'élevage de la volaille sont profondément ancrées dans notre culture et elles sont cruciales pour les moyens d'existence de la population," explique Riza Tjahjadi de la Fondation Biotani Indonesia installée à Jakarta. "Le gouvernement aura vraiment beaucoup de mal s'il s'attend à ce que les gens abandonnent leurs oiseaux et leurs marchés de proximité pour les poulets congelés des supermarchés."
En effet, les gens commencent à se mobiliser. Le 27 février 2007, Sebindo (Serikat Buruh, syndicat informel des travailleurs d'Indonésie) a organisé une manifestation lors d'une réunion du Parti démocrate de la lutte d'Indonésie, dirigé par l'ancienne présidente Megawati Sukarnoputri. La manifestation faisait partie de la campagne de Sebindo pour qu'une information plus réaliste soit donnée au public sur la grippe aviaire et pour pousser le gouvernement à mener des actions plus cohérentes. Ils ont accusé à la fois le gouvernement et les médias d'avoir diffusé une version profondément erronée du problème.
Avec l'ordre d'abattage en masse, disent-ils, "La petite industrie avicole de l'Indonésie a été déclarée l'ennemie et jugée coupable". C'est ainsi que le pays est en train de persécuter son peuple et ses propres traditions. De plus, avec l'ordre de déplacer et d'intégrer l'industrie avicole, le gouvernement pousse délibérément le pays dans la dépendance vis à vis de quelques grosses fermes industrielles et des importations de l'étranger, sans garantie non plus que ce choix épargnera le pays de la grippe aviaire. Dans l'ensemble, il est dit de manière pernicieuse au pays qu'il n'a à s'en prendre qu'à lui-même, détruire son secteur et ses traditions avicoles et compter à la place sur l'industrie avicole transnationale, alors que la meilleure solution d'après le syndicat est de promouvoir une vie plus saine et une véritable biosécurité.
Dans les îles, les gouvernements locaux, face à la résistance populaire, ignorent aussi les directives centrales en provenance de Jakarta. Le gouverneur de Java du Centre, avec les éleveurs et les vendeurs de volailles menaçant de manifestations de masse, a jusqu'à présent refusé de mettre en application la directive centrale d'interdire et d'abattre les oiseaux de basse-cour, invoquant les conséquences sur la sécurité alimentaire des populations. A Yogyakarta, le parlement provincial est aux prises avec les vétérinaires, les agriculteurs et les étudiants du Forum Peduli Perunggasan Indonesia (Forum des préoccupations pourla volaille indonésienne) qui protestent sur ses mesures, demandent un rejet de la politique d'abattage en masse et soutiennent l'élevage de volaille en basse-cour et la diversité des volailles.
Il est évident que l'agrobusiness souffre, au moins à court terme, quand un cas de grippe aviaire est déclaré. Mais, que ce soit en Indonésie ou en Russie, en Inde ou en Egypte, les gouvernements et les diverses agences internationales sont rapidement venues au secours de l'industrie, et se sont même arrangées pour transformer la crise de la grippe aviaire en opportunité pour les plus grosses entreprises de renforcer leur contrôle sur le long terme. Ces entreprises, de CP en Thaïlande à Tyson aux Etats-Unis, ont fait beaucoup d'efforts pour s'assurer que cela se passe ainsi. En Octobre 2005, les plus grosses compagnies avicoles du monde se sont réunies pour former le Conseil avicole international, afin de rapidement défendre et mettre en avant une position unie sur la politique à mener pour la grippe aviaire. Il existe aussi la Commission internationale de l'œuf, un lobby d'entreprises qui possède un mandat similaire et un fonctionnement pas adhésion. Ces deux organisations ont des statuts officiels et des accords formels avec des organismes influents comme la FAO et l'organisation mondiale de santé animale, ce qui leur octroie une influence directe sur l'organisation de la politique à mener pour la grippe aviaire. Les petits producteurs et vendeurs de volaille n'ont pas accès à ces organismes; ils ont été totalement laissés en dehors des processus de décision, à la fois aux niveaux national et international, et cela se voit.
La privatisation de la grippe aviaire: l'ultime menace sur la santé
Les mêmes tensions affectent l'aspect qui concerne la santé humaine dans la crise de la grippe aviaire. Le 9 février 2007, la nouvelle éclata dans les médias internationaux que l'Indonésie avait interrompu la livraison des échantillons du virus local H5N1 (grippe aviaire) à l'OMS. Quand l'histoire est arrivée, le gouvernement indonésien avait appris qu'une firme australienne, CSL, était en train de développer un vaccin contre la grippe aviaire basé sur les échantillons provenant d'Indonésie, que Jakarta avait livrés à l'OMS, sans information ni demande d'autorisation. Pour se venger, raconte-t-on ensuite, Jakarta avait fermé la porte à l'OMS, symbole mythique de la coopération internationale dans la lutte contre tout risque de pandémie de grippe aviaire, et conclu à la place un accord privé avec une grosse compagnie pharmaceutique étasunienne, Baxter International, qui avait accepté de produire et de fournir des vaccins à l'Indonésie aux conditions du gouvernement.
Partout dans le monde, mais surtout en Occident, les populations condamnent et dénoncent l'Indonésie pour cette manœuvre. Le gouvernement a très vite été accusé de cupidité, d'avoir fait une erreur, de manquer de perspicacité et d'être nationaliste, comme si on disait que l'Indonésie était obligée de donner pour que d'autres puissent vendre. Vu de Jakarta, c'est très offensant. C'était de nouveau comme à l'époque coloniale.
Quand les choses se sont calmées, et que l'OMS et le ministre de la Santé indonésien ont signé un accord de paix en termes de relations publiques , il est devenu clair que beaucoup de gens n'avaient pas compris ce qui se passait et ce qui était en jeu.
L'Indonésie n'était pas le premier gouvernement à cesser d'envoyer des échantillons du virus de la grippe aviaire à l'OMS. La Chine l'avait déjà fait. D'ailleurs, l'Indonésie n'a cessé d'envoyer que les échantillons physiques du virus à partir de son territoire. Elle n'a pas cessé de collecter le matériel et d'envoyer les données à Genève. Manifestement, Jakarta n'était pas en train d'essayer de prendre le reste du monde en otage, mais d'essayer de résoudre un problème national urgent.
Le problème pour le gouvernement indonésien est qu'il a besoin d'un approvisionnement suffisant en vaccins pour traiter la question de santé publique qui représente une bombe à retardement sur laquelle il est assis. C'est l'Indonésie qui a été le plus touché de tous les pays par le virus H5N1. Le virus est à l'état endémique maintenant dans sa volaille; les gens continuent d'en mourir (38% de tous les cas rapportés d'êtres humains morts de la grippe aviaire dans le monde sont indonésiens), et c'est le quatrième pays le plus peuplé du monde. Ce qui est en jeu est tout simplement considérable. Le gouvernement a calculé que l'approvisionnement global de tout traitement sera nécessairement limité; qu'il ne peut et ne pourra pas s'offrir la plupart des vaccins, en particulier pendant la période de pénurie que toute pandémie entraîne; et qu'il a besoin d'un vaccin développé à partir de souches locales de la grippe pour une plus grande efficacité. Le système de l'OMS, à cet égard, ne conduit nulle part pour un pays comme l'Indonésie. L"organisation demande à ses pays membres d'envoyer des échantillons de tous les cas isolés de grippe aviaire, humains et animaux. Les échantillons sont conservés dans quatre centres collaborant avec l'OMS, basés comme par hasard dans les pays riches (Royaume uni, Japon, Etats-Unis et Australie), et les données alimentent une base de données protégée par un mot de passe, installée (est-ce étonnant?) aux Etats-Unis. On demande donc à un pays comme l'Indonésie de fournir gratuitement des échantillons de virus et de laisser les gros fabricants de produits pharmaceutiques accéder aux informations pour qu'ils produisent des médicaments dont ils détiendront les droits de propriété. C'est exactement ce qui s'est passé avec CSL. Le déséquilibre de pouvoir inhérent à ce système est choquant.
Lorsque l'Indonésie a dit "plus jamais", elle disait "c'est injuste". Ce n'est pas juste que les pays pauvres fournissent la "matière brute", gratuitement, à une entreprise pharmaceutique mondiale qui concentre le pouvoir du marché et tire des profits considérables par le biais de ses privilèges de monopole appelés brevets, en particulier quand ce sont les pays pauvres qui affrontent les plus gros problèmes de santé publique. Ce que l'Indonésie a réclamé par conséquent, comme d'autres pays qui se battent avec la crise de la grippe aviaire, comme la Thaïlande, c'est que l'OMS et les autres organismes les aident à développer la capacité de produire leurs propres vaccins eux-mêmes. Le brevet, que les pays en développement sont obligés d'accepter et auquel ils doivent se conformer, empêchera toujours que ça se passe comme ça. C'est ce que le brevet est censé faire: réprimer ("réguler") la concurrence. C'est pourquoi les géants des produits pharmaceutiques comme Syngenta, Novartis et Pfitzer se battent avec tant d'acharnement actuellement en Inde, en Thaïlande et aux Philippines, pour empêcher, autant que possible, la licence obligatoire et la fabrication générique. Il s'agit d' un pur problème d'opposition entre des intérêts commerciaux bornés et des intérêts publics larges. Quand les pays en développement, conduits par la Thaïlande, ont essayé de changer le système de distribution des échantillons de grippe aviaire de l'OMS en juin dernier afin qu'il soit limité à des objectifs non-commerciaux, il leur a été opposé un "non" catégorique.
Aujourd'hui on commence à dire que "D'accord, l'Indonésie a marqué un point. Tout vaccin contre une pandémie de grippe aviaire devrait être partagé. Et la technologie pour produire ce vaccin devrait aussi être partagée. La grippe aviaire est un problème de 'santé publique' qui demande une réponse allant dans le sens du 'bien public'." C'est juste. Et en Indonésie, des groupes comme le Syndicat Sebindo insistent catégoriquement pour que tout vaccin pour les êtres humains contre la grippe aviaire soit gratuit, et non vendu. Mais cela n'arrivera pas, ou nous retomberons sans arrêt dans ce dilemme, sauf si les gens contestent vraiment le système des brevets, qui n'apporte pas grand chose à la santé mais dont l'objectif est d'enrichir encore plus les PDG des compagnies pharmaceutiques et leurs actionnaires. Demain, quand des laboratoires vont breveter le virus H5n1 lui-même, les gens crieront certainement que c'est un crime. Mais demain, ce sera trop tard.
Punir les pauvres
La réponse à la crise de la grippe aviaire se déroule comme un programme d'ajustement structurel. Ici aussi, le monde des affaires et les organismes internationaux se servent d'une calamité, favorisée par les modèles qu'ils ont eux-mêmes mis en place, pour augmenter les profits des entreprises et faire avancer des réformes encore plus profondes qui presseront encore davantage les pauvres. Mais, tout comme les organisateurs des fameux programmes d'ajustement structurel qui ont tellement dévasté les pays du Sud, les autorités qui gèrent la crise de la grippe aviaire sont en train aussi de perdre toute légitimité. De plus en plus de gens sont convaincus que les réponses officielles à la grippe aviaire ont moins à faire avec la santé publique qu'avec les pouvoirs politiques. Et la résistance locale se construit petit à petit, engendrant des tensions entre les différents niveaux du gouvernement qui doivent faire face à la colère de leur population et les organismes internationaux où les lobbies des entreprises sont bien établis. C'est la raison pour laquelle des moyens plus importants sont déployés actuellement, y compris la force militaire et les sanctions économiques, pour imposer les directives centrales
La vision que prônent les entreprises, c'est à dire des élevages industriels et des abattoirs entièrement intégrés, produisant à la chaîne des volailles standardisées pour les étalages des supermarchés –déjà baptisé système du "Big chicken" pour le degré de contrôle qu'il implique – est plus que jamais enfoncée dans le crâne des décideurs. La menace d'une pandémie de grippe aviaire met en œuvre cette vision plus vite et plus profondément qu'elle ne l'aurait été sans elle. Mais les souffrances que cela cause à ceux qui sont broyés par les réformes, sans parler des risques que cela pose pour la santé de toute la planète, sont considérables. Le revers de la médaille de la manne que cela représente pour les entreprises, c'est la destruction des systèmes traditionnels d'élevage et la biodiversité de la volaille dont dépendent des centaines de millions de personnes pour leur sécurité alimentaire et leurs moyens d'existence. En agissant ainsi, cela sape aussi les bases d'une solution à long terme pour la grippe aviaire. Comme nous allons commencer à le voir en Indonésie et ailleurs, les gens n'ont pas d'autre choix que de résister.
Contributions: Riza Tjahjahdi et les bénévoles de Biotani Foundation Indonesia ont généreusement apporté leur aide à ce rapport par leurs recherches de données de base.
* Le terme 'Big Chicken' vient de Wendy Orent, une anthropologue et auteure d'ouvrages scientifiques des Etats-Unis.(ndt: Il fait référence au "Big Brother" du roman 1984 de George Orwell, personnage qui symbolise le contrôle totalitaire de la société par un état policier)
Posté le 22.12.2007 par djamazz
Mali : Bouygues fait grise mine
Par Moussa Ka
samedi 19 août 2006
En septembre sortira un intéressant rapport de la fédération des droits de l’homme sur une affaire assez banale, l’histoire de la mine d’or malienne de Morila. Les médias et la télé françaises ne s’y sont pas encore intéressés. Saine réaction. Pillage des richesses et exploitation de la main d’œuvre d’un pays pauvre par quelques multinationales... Le scénario est archi-connu et très peu télégénique. Notamment selon les dogmes de Bouygues, partie prenante de l’affaire et propriétaire de TF1.
Tout commence il y a quelques années quand la Banque Mondiale pousse le Mali - troisième plus grande réserve d’or d’Afrique - à privatiser son industrie aurifère. A Morila (région de Sikasso dans le sud du Mali), la société qui exploite la mine est confiée à deux grandes firmes sud-africaines, Anglogold Ashanti et Randgold Resources, qui se partagent 80% du capital de l’entreprise. L’Etat malien doit quant à lui se contenter des 20% restant, de maigres royalties et de quelques promesses de « développement » de la région.
Satisfaites de cette belle répartition, les multinationales s’empressent de vider le site, inauguré début 2001, de son précieux métal. Ainsi, alors que les travaux d’excavation sont prévus pour durer jusqu’en 2011, les deux tiers des réserves - estimées à 120 tonnes - ont été extraites en seulement... quatre années. Une surproduction hâtive qui n’a aucun lien, on s’en doute, avec les exonérations fiscales dont bénéficient les multinationales pendant leurs trois premières années d’activité... [1]
Un travail à l’ombre des barbelés
C’est à une filiale du groupe Bouygues que l’on doit une grande partie de cet exploit productiviste : la Somadex, Société Malienne d’Exploitation (sic), qui recrute et « gère » la main d’œuvre locale pour le compte des compagnies sud-africaines. Une « gestion » stakhanoviste et pour le moins musclée, à en croire ceux qui ont travaillé pendant des années à l’ombre des barbelés inviolables de l’usine. Les griefs abondent : travail douze heures par jour, six jours sur sept ; précarité institutionnalisée ; non-paiement des heures supplémentaires, des congés, des primes de risque ; harcèlement continuel des responsables syndicaux ; surveillance permanente des employés ; vexations en tout genre ; accidents du travail à répétition ; etc. L’« efficacité » économique n’est rarement qu’une opération du Saint-Esprit.
Dans ces conditions, il n’a pas fallu attendre longtemps pour que les ouvriers commencent à se rebeller contre les patrons zélés de la Somadex. Deux ans après une grève victorieuse qui avait permis de réduire les horaires de travail, le conflit larvé s’est transformé en opposition frontale à l’été 2005, lorsque les employés ont eu l’outrecuidance de réclamer leur dû : les primes de rendement, prévues par la convention d’établissement des mines en cas de surproduction, dont ils attendaient le versement depuis quatre ans.
Des pandores subventionnés par les multinationales
Ce dur conflit mériterait d’entrer dans les annales des grandes batailles ouvrières. Face à la grève, la Somadex répond par le lock-out et les licenciements massifs (plusieurs centaines de mineurs licenciés en août 2005). Pour contrer la détermination des grévistes et de leurs familles, les gendarmes du coin - subventionnés, heureux hasard, par les multinationales dans le cadre du contrat de « développement » local... - procèdent à l’arrestation des leaders syndicaux. Et quand, en septembre 2005, deux bus de la Somadex prennent mystérieusement feu, à quelques mètres de la gendarmerie, le mouvement de contestation est décapité : trente deux grévistes sont raflés, et emprisonnés. Une belle opération que les grévistes soupçonnent fort d’être une provocation.
Parmi les trente deux anciens grévistes arrêtés, neuf sont toujours en prison près d’un an plus tard, en violation, selon la FIDH , du Pacte international sur les droits civils et politiques ratifié par le Mali et alors qu’aucune preuve ne semble avoir été donnée de leur implication dans l’incendie des bus de la Somadex.
Ayant, depuis l’été dernier, écarté les gêneurs et remplacé la plupart des grévistes, Bouygues peut donc poursuivre tranquillement l’exploitation de la mine de Morila. Et ce n’est pas TF1, sa filiale télévisée, qui viendra l’en empêcher en enquêtant sur les agissements de la maison mère. Les chaînes concurrentes non plus d’ailleurs... Trop banal, sûrement.
Moussa Ka
Note
1) Ce qui a permis, selon Jeune Afrique, à Morila-SA de réaliser « un chiffre d’affaires de 295,9 millions de dollars en 2005 pour un bénéfice net de 117,4 millions de dollars ! Un résultat qui en fait la première société minière d’Afrique de l’Ouest par les revenus et l’une des plus rentables d’Afrique par le ratio résultat net sur chiffre d’affaires. » (« Mali, à qui profite l’or jaune ? », 30 juillet 2006).
Posté le 16.11.2007 par djamazz
Négociations sur le climat : l’après-Bush a commencé
4 ième rapport du GIEC
par Daniel Tanuro
Mondialisation.ca, Le 12 fevrier 2007
La publication du 4ème rapport du Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC), le 2 février à Paris, a bénéficié d’une couverture médiatique exceptionnelle, à la hauteur des inquiétudes populaires face aux effets de plus en plus évidents du réchauffement de la planète. Le nouveau document, sans surprises, se situe dans le sillage du rapport précédent, remis en 2001. Il est néanmoins important, car il confirme et renforce les constats dressés à l’époque. Confrontés à la quasi-certitude que la combustion des combustibles fossiles (et les changements d’affectation des sols) constituent la cause principale des changements climatiques, les sceptiques et négationnistes de tout poil n’ont plus de marge de manœuvre. Du coup, le débat se déplace du terrain scientifique vers le terrain social et politique : quelles stratégies d’atténuation et d’adaptation mettre en œuvre ? à quel rythme ? avec quels moyens ? qui va décider ? qui va payer ? un nouvel accord international pourra-t-il prendre le relais du Protocole de Kyoto ? Ces questions-là nous concernent tous, il ne faut pas les laisser aux « experts ».
Le texte dévoilé le 2 février est en fait la contribution d’une des sections du GIEC, le « Groupe de Travail 1 », à un rapport plus large, qui comptera en tout trois volets (comme lors des exercices précédents). Il est le produit de la collaboration de 650 spécialistes, originaires de toutes les régions du monde (1). Le « résumé à l’intention des décideurs » – seul texte disponible actuellement, il faudra patienter plusieurs semaines pour obtenir le rapport intégral – a été adopté au terme d’une semaine de réunion par les scientifiques impliqués et les représentants officiels de 113 Etats, en présence d’observateurs du monde des affaires ainsi que des ONG environnementales.
Réchauffement « anthropique » : de « probable » à « très probable »
Les conclusions des experts ne sont pas neuves, mais elles sont formulées avec plus de netteté qu’il y a six ans. Le 3ème rapport estimait « probable » (plus de 66% de chance) que les changements climatiques observés au cours de la seconde moitié du 20e siècle soient dus majoritairement à « l’activité humaine ». Obtenue en 2001 au prix de discussions acharnées avec les représentants de certains gouvernements, cette petite phrase se voit non seulement confirmée mais considérablement renforcée aujourd’hui par le recours à l’expression « très probable » (qui signifie de 90 à 99% de chance, selon l’échelle de probabilité adoptée par le GIEC pour ses travaux).
Il en va de même pour les comparaisons entre le réchauffement actuel et d’autres épisodes de réchauffement dans le passé. Le 3ème rapport considérait comme « probable » que le phénomène observé depuis quelques décennies dépasse ce qui a pu se produire au cours des 1000 années antérieures. Le nouveau rapport porte l’intervalle à 1300 ans et considère comme « très probable » que le phénomène actuel soit sans précédent au cours de cette période. Ceci clôt les débats enflammés menés à partir de certaines reconstitutions controversées du climat du Moyen-Age, selon lesquelles il faisait plus chaud en Europe au 14e siècle qu’aujourd’hui. Bref, plus rien ne peut dévier l’attention du constat central : la preuve du caractère « anthropique » du changement climatique réside dans l’effet mesurable des quantités de gaz à effet de serre déversées dans l’atmosphère depuis deux siècles, c’est-à-dire depuis le début du développement capitaliste basé sur les combustibles fossiles (2).
Températures, niveau des mers, cyclones : les menaces se précisent
En ce qui concerne les futurs effets possibles du réchauffement, il ressort des travaux du GIEC que le sérieux des menaces se précise et s’accroît, même si des incertitudes assez importantes demeurent. Les trois principaux aspects abordés par les projections concernent les températures, le niveau des mers, ainsi que la violence des tempêtes et des cyclones. Parcourons-les rapidement.
En 2001, les experts du GIEC situaient la hausse de la température moyenne de surface d’ici 2100 dans une fourchette de 1,4 à 5,8 degrés Celsius, selon les scénarios (3). Ils estiment aujourd’hui « probable » que la hausse sera comprise dans une fourchette de 1,1 à 2,9°C pour le scénario le plus bénin, et dans une fourchette de 2,4 à 6,4°C pour le scénario le plus négatif. Le réchauffement pourrait donc aller jusqu’à 6,4° dans le pire des cas. En soi, cela constitue un signal très alarmant. Pour rappel, le différentiel de température entre notre époque et la dernière glaciation n’est que de 4,5°C environ. L’enjeu est d’une importance telle que ce signal ne peut être minimisé sous prétexte qu’il ne s’agit que de la valeur supérieure d’une fourchette assez large…
Pour ce qui est de la montée du niveau des océans, le troisième rapport la situait entre 8 et 88 cm. Le document présenté à Paris, pour sa part, resserre la fourchette: de 18 à 59 cm. Soulagement ? Non, car le rapport de 2001 incluait l’estimation très incertaine des effets des processus dynamiques liés à la fonte des calottes glaciaires du Groenland et de l’Antarctique (les ruptures suivies de glissement de gigantesques masses de glace dans l’océan sont un des cauchemars des climatologues). Cet aspect a été écarté du document présenté la semaine dernière. Comparer les nouveaux chiffres aux anciens équivaut donc à comparer des pommes et des poires. Or, l’incertitude en question ne peut réserver que de mauvaises surprises, pas de bonnes. Comme le dit le rapport, « Les processus dynamiques liés à la fonte des glaces, non inclus dans les modèles actuels mais suggérés par de récentes observations, pourraient accroître la vulnérabilité des calottes glaciaires au réchauffement, augmentant la montée future du niveau des mers ».
Quant aux phénomènes météorologiques extrêmes, le rapport précédent estimait « ne pas disposer de preuves suffisantes » pour affirmer le lien entre le réchauffement provoqué par l’homme et la violence croissante des tempêtes et des cyclones. Dans le texte actuel, par contre, ce lien est considéré comme « plus probable que son absence ». Par ailleurs, le rapport acte le fait que les modèles du climat ne permettent pas encore de rendre vraiment compte des phénomènes observés : « L’augmentation apparente de la proportion de tempêtes très intenses depuis 1970 dans certaines régions est beaucoup plus large que ce qui était simulé par les modèles actuels pour cette période ». Sur ce point, comme sur de nombreux autres, la science du changement climatique a encore bien du pain sur la planche.
Des diagnostics robustes
Conformément à sa mission, le Groupe de travail 1 n’avance aucune solution : il se borne aux constats scientifiques. Mais ces constats serviront de base à toute la politique climatique qui devrait prendre le relais du Protocole de Kyoto, après 2012. C’est dire qu’ils sont d’une importance politique majeure. Cette importance est encore rehaussée par le fait que le « résumé à l’intention des décideurs » est soumis au vote des représentants officiels des gouvernements, qui l’ont discuté phrase par phrase avant d’en endosser le contenu. Il n’est donc pas question de mettre ce texte de côté comme une simple contribution au débat : c’est un document qui engage, et par rapport auquel les responsables politiques devront rendre des comptes.
La procédure complètement originale qui préside à l’adoption de ces « résumés à l’intention des décideurs » explique les pressions exercées sur les auteurs (lire l’encadré) et pourrait faire naître le soupçon d’une science officielle, destinée à intoxiquer ou à manipuler l’opinion. On ne peut nier qu’il y ait des risques, mais ils résident davantage dans l’utilisation des conclusions scientifiques du « Groupe de Travail 1 » que dans ces conclusions elles-mêmes (la situation est très différente dans les rapports du GT3, sur l’atténuation, où ce sont les sciences sociales qui sont sollicitées, pas les sciences exactes). D’ailleurs, le GIEC existe depuis suffisamment longtemps que pour permettre une vérification empirique de ses projections. Et cette vérification est assez concluante : sur la période 1990-2006, l’évolution de la concentration atmosphérique en gaz carbonique a suivi presque exactement les projections, tandis que celle des températures s’inscrivait dans la partie haute de la fourchette. Il est vrai que la hausse du niveau des mers, par contre, a été sensiblement supérieure aux projections (3,3mm/an au lieu de 2mm selon les modèles) (4), mais ce domaine est aussi un des plus incertains, notamment en ce qui concerne le comportement dynamique des glaciers, évoqué plus haut. D’une manière générale, les diagnostics du GIEC portant sur la science du climat doivent être considérés comme robustes.
Le débat sur la science est épuisé, le débat social et politique s’accélère
On peut résumer de façon imagée la situation au lendemain de la conférence de Paris en disant que la vérité climatique (presque) toute nue est – enfin - sortie du puits. Les manœuvres de ceux qui voulaient la dissimuler ou la défigurer ont échoué (mais ils auront gagné un temps précieux aux dépens de la majorité de l’humanité, notamment des victimes potentielles, ce qui n’est évidemment pas négligeable !). A part quelques irréductibles, au demeurant très isolés et fort peu crédibles, plus personne ne peut nier la réalité d’un réchauffement planétaire provoqué principalement par l’activité humaine (plus exactement : par le mode actuel, capitaliste, de cette activité). La polémique climatique, du coup, glisse de façon décisive du terrain scientifique vers le terrain social et politique. Il ne fait guère de doute que ce glissement va s’accentuer dans les mois qui viennent.
Une des premières conséquences de la nouvelle situation sera fort probablement de précipiter le basculement de la classe dominante américaine sur la question du climat. Ce basculement se prépare depuis quelques années déjà. Contrairement à l’image simpliste véhiculée par certains médias européens, il ne consiste pas principalement dans l’abandon du « négationnisme climatique » (que même Bush ne professe plus depuis 2003) mais dans le ralliement à l’idée de réductions obligatoires des émissions (5). Pour l’administration et les lobbies qui la soutiennent, ces réductions obligatoires provoqueraient délocalisations, pertes d’emplois et autres « conséquences non désirées ». Les représentants US à Paris ne se sont pas privés de répéter cette antienne, parfois de façon grossièrement caricaturale. Estimant que les réductions obligatoires nécessaires au sauvetage du climat seraient énormes et que de telles mesures n’avaient jamais été testées à une aussi large échelle dans une économie réelle, le Secrétaire à l’Energie, Samuel Bodman, a déclaré que « L’économie US n’est pas quelque chose avec quoi on peut faire des expériences » (6). Et le climat de la planète, M. Bodman ? Et le sort des 200 millions de gens qui risquent de devoir déménager par suite de la montée du niveau des océans ? Sont-ce des « choses » avec lesquelles l’économie US peut se permettre de « faire des expériences » ?
La monstruosité éthique de la politique climatique de Bush est évidente pour toute personne sensée. Mais le patronat nord-américain a une autre raison de s’inquiéter : il est de plus en plus conscient du fait que l’absence de régulation contraignante à long terme risque de lui faire rater le coche du marché des nouvelles technologies énergétiques. Selon un sondage récent, 80% des patrons du secteur de la production d’électricité sont convaincus que le contingentement légal des émissions s’imposera inévitablement dans les dix ans qui viennent. L’immobilisme de la Maison Blanche est vu comme un handicap par ces industriels. Une dizaine de grandes entreprises (dont Alcoa, Caterpillar et DuPont) ont écrit au congrès pour lui demander de mettre sur pied un système de réduction avec échange de droits (« cap and trade system », dans le jargon) (7). Cette prise de conscience se traduit évidemment dans les deux grands partis traditionnels. Alors que le président Clinton n’avait même pas osé soumettre Kyoto à la ratification du Congrès, tant l’opposition était forte, il y a aujourd’hui plus de six propositions de loi en faveur de réductions obligatoires des émissions (8). Les deux principaux candidats à l’investiture pour les élections présidentielles (le républicain John McCain et la démocrate Hillary Clinton) sont tous deux favorables à une régulation par la loi. En Californie, les élus démocrates collaborent à la politique de réduction obligatoire des émissions, impulsée par le gouverneur républicain Arnold Schwarzenegger (9). Etc, etc.
En même temps, que ce soit au niveau des Etats fédérés ou au niveau fédéral, aucun des schémas de réduction d’émissions qui se discutent aux USA n’est à la hauteur du défi climatique. Alors que les quantités de gaz à effet de serre émises devraient être divisées par quatre (au moins) d’ici 2050, ces schémas, qui portent jusqu’à 2020 ou au-delà, sont inférieurs aux (mini) engagements de Kyoto pour la période 2008-2012. Il ne faut donc se faire aucune illusion : le basculement climatique de la classe dominante américaine ne sera pas synonyme de sauvetage du climat… Mais il ne sera pas sans conséquences pour autant : il nous fera entrer de plain pied dans une conjoncture sensiblement nouvelle, où l’urgence climatique sous-tendra le remodelage capitaliste d’un large éventail de politiques : énergétique, fiscale, sociale, de transport, de recherche, agricole, d’aménagement du territoire, etc. Ce remodelage a déjà commencé et l’enjeu, pour la puissance dominante américaine, est d’en assurer le leadership mondial. La politique climatique de Bush sera abandonnée avant tout parce qu’elle ne permet plus de relever ce défi, et pas pour une autre raison.
Pour qu’un nouvel accord international puisse être mis en œuvre à partir de 2012, les négociations doivent aboutir au plus tard en 2010. George W. Bush restera aux affaires jusqu’en 2008. Les délais sont donc très brefs. Mais la conversion de la classe dominante US aux réductions contraignantes pourrait permettre une réconciliation rapide entre les USA et l’Union Européenne autour d’une nouvelle politique climatique. De part et d’autre de l’Atlantique, les points d’accord sont en effet nombreux : instauration d’un prix mondial du carbone, transformation des contraintes en opportunités par l’extension sans limite des mécanismes permettant l’acquisition de droits d’émissions dans les pays en développement (par le biais d’investissements propres, de la protection des forêts ou de plantations d’arbres), relance du nucléaire, main basse sur les réserves de biomasse du Sud comme nouvelle ressource énergétique, renforcement de la domination sur les pays en développement, instrumentalisation de la menace climatique dans le cadre d’une nouvelle offensive visant à déstabiliser les systèmes de protection sociale,…
Le rapport Stern représente une première tentative de formuler cette politique nouvelle, beaucoup plus ambitieuse et globale que Kyoto… mais encore plus libérale (10). Pour rappel, ce rapport est bâti sur une contradiction flagrante, qui permet de douter fortement de son efficacité : d’une part, le réchauffement y est qualifié comme « l’échec le plus grand et le plus large du marché jamais vu jusqu’à présent », d’autre part le sauvetage du climat passerait par plus de marché, plus de croissance, plus de mondialisation néolibérale. C’est fondamentalement illogique. Que dirait-on d’un médecin qui prescrirait à un fumeur présentant une tumeur au poumon de fumer deux paquets de cigarettes par jour, au lieu d’un ? On dirait que c’est un charlatan et un assassin. Nicholas Stern et les autres experts néolibéraux de l’atténuation du changement climatique sont semblables à ce médecin hypothétique. Ils se drapent dans la science du climat pour faire croire que leurs propositions sont au-dessus de tout soupçon. Mais leur soi-disant « expertise » n’est que le masque des intérêts de classe qu’ils défendent : ceux des multinationales, qui voient dans la vente des technologies vertes et dans le commerce du carbone une nouvelle frontière pour la folle accumulation capitaliste. Le débat sur les moyens de sauver le climat ne peut pas être laissé entre les mains de ces gens-là.
Notes
(1) Fondé par les Nations Unies et l’Organisation Météorologique Mondiale, le GIEC est composé de trois groupes de travail : « base scientifique physique », « impacts, adaptation et vulnérabilité », « atténuation du changement climatique ». Ces groupes remettent tous les quatre ans des contributions au rapport global. Le rapport du GT2 sera présenté à Bruxelles en avril, celui du GT3 à Bangkok en mai. Les documents sont accessibles en ligne sur http://www.ipcc.ch/
(2) Pour plus d’explications sur ces débats, consulter par exemple le site Real Climate http://www.realclimate.org/
(3) Les scénarios du GIEC concrétisent différentes hypothèses de développement économique et social (plus ou moins de croissance, plus ou moins de mondialisation, etc.), et pas différentes hypothèses de politique d’atténuation des émissions.
(4) Selon une étude publiée dans Science, citée par Le Monde, 2/2/07
(5) Voir notre article d’avril 2004 : « Protocole de Kyoto : petit pas compromis, effets pervers garantis » qui énumérait déjà une série de manifestations du débat en cours dans la classe dominante US (en ligne sur http://www.europe-solidaire.org)
(6) International Herald Tribune, 2/2/07
(7) The Economist, 25/1/2007
(8) International Herald Tribune, 2/2/07
(9) L’Etat de Californie est notamment engagé dans des procédures judiciaires contre les fabricants d’automobiles (qui refusent l’obligation de réduire les émissions des véhicules, décidée par l’assemblée de l’Etat) mais aussi contre l’Agence fédérale de Protection de l’Environnement, l’EPA (à qui Schwarzenegger reproche de ne pas prendre de mesures de régulation suffisantes pour protéger le climat).
(10) Lire Daniel Tanuro, « Le rapport Stern ou la stratégie néolibérale face au changement climatique : qui va payer l’échec sans précédent du marché ? ». En ligne notamment sur mondialisation.ca
La conférence de Paris sur le 4ème rapport du GIEC a mis en lumière à quel point et par quelles méthodes, directes et indirectes, certains gouvernements et milieux d’affaire tentent de peser sur les scientifiques. Basé sur l’étude de plusieurs centaines de cas précis, un dossier constitué par une association américaine, l’Union of Concerned Scientists (UCS), révèle « les nombreux biais par lesquels la science du climat aux USA a été filtrée, expurgée et manipulée au cours des cinq dernières années», comme l’a dit la porte-parole de l’UCS lors d’une déposition devant un comité du Congrès[1]. Sharon Hays, chef de la délégation américaine à la conférence de Paris, a admis sans ambages que les fonctionnaires américains sur place avaient fait pression - avec succès - pour que le lien entre réchauffement et cyclones soit atténué dans le rapport [2]. L’American Enterprise Institute (AEI), un groupe de lobbying financé par le pétrolier ExxonMobil a offert 10.000 dollars par personne à des scientifiques et des économistes qui accepteraient d’écrire des articles dans le but de miner la crédibilité du 4éme rapport du GIEC [3]. Un climatologue s’est plaint des pressions exercées par les délégations américaine et chinoise, pour éviter que la conférence adopte des formules verrouillant les choix politiques ultérieurs [4].
Les scientifiques ne se sont pas nécessairement laissés faire. C’est ainsi que la climatologue américaine Susan Solomon a joué un rôle important dans l’adoption d’une formule forte décrivant le changement climatique comme « très probablement » dû à l’activité humaine[5]. D’un autre côté, il ne faut évidemment pas perdre de vue les facteurs idéologiques : même quand les auteurs jouissent d’une grande indépendance par rapport au pouvoir politique et aux lobbies économiques, leurs travaux, la manière dont ils les présentent à la société, les conclusions sociales qu’ils en tirent, etc. sont évidemment marqués par leur statut social, leurs positions politiques et leur vision du monde. Une critique sociale des travaux du GIEC est donc utile et nécessaire. Le concept de changement climatique « anthropique » mérite par exemple d’être critiqué, parce qu’il tend à escamoter la responsabilité spécifique du capitalisme[6]. La manière dont les rapports du Groupe de Travail 3 hissent la notion de cost-effectiveness au niveau d’une loi naturelle constitue un autre aspect fondamentalement contestable. Mais ces considérations idéologiques critiques ne rendent pas caducs les diagnostics strictement climatiques du GT1 du GIEC.
Daniel Tanuro est ingénieur agronome et écologiste, spécialiste du changement climatique, des alternatives énergétiques et des politiques environnementales de l'Union Européenne.
Notes
[1] « Lawmakers hear of interference in global warming science », International Herald Tribune, 30/1/07. Voir aussi le site de l’UCS: http://www.ucsusa.org/
[2] International Herald Tribune, 1/2/07
[3] The Guardian, 2/2/07
[4] IHT, 1/2/07
[5] IHT, 1/2/07
[6] Voir à ce sujet « Le diable fait les casseroles mais pas les couvercles. Défense du climat et anticapitalisme ». En ligne sur mondialisation.ca.
Articles de Daniel Tanuro publiés par Mondialisation.ca
Posté le 13.11.2007 par djamazz
Flot de critiques contre le plus grand barrage du monde
Achevé il y a un an, le barrage des Trois-Gorges pourrait provoquer un désastre écologique. Wu Dengming, opposé à l'ouvrage, explique pourquoi il est malgré tout optimiste.
Frédéric Koller
Mardi 13 novembre 2007
C'était au printemps 2003. Plusieurs fissures étaient apparues à la surface du chantier du plus grand barrage du monde, ravivant les interrogations sur la solidité de cette construction pharaonique. A peine sec, le béton craquelait. Les ingénieurs du barrage des Trois-Gorges, au centre de la Chine, avaient-ils bien tout prévu? Les impératifs politiques - Sun Yat-sen et Mao Zedong en avaient rêvé, Deng Xiaoping donna son feu vert et Jiang Zemin le réalisa - n'avaient-ils pas relégué les considérations scientifiques au second plan?
Sur place, Lu Youmei, directeur à l'époque de la Corporation d'Etat chargée du projet, balayait d'une main ces doutes: «Je peux vous garantir qu'il n'y a rien d'inquiétant. La qualité et la sécurité sont irréprochables. Notre barrage est conçu pour durer un millénaire.» L'assurance du directeur était au diapason des plus hauts responsables du régime. Conquérante, la Chine allait montrer sa capacité d'ériger un mur plus grand et plus haut que tous les autres pour dompter les eaux du troisième fleuve du monde, le Yangzi.
Automne 2007. Le barrage est terminé depuis plus d'un an, douze mois plus tôt que prévu. Dans un an, ses 26 turbines tourneront à plein régime pour une production annuelle d'électricité de 85 milliards de kilowattheures. Les bateaux circulent à nouveau, et la grande plaine de Chine semble désormais à l'abri des crues dévastatrices du Yangzi. Le barrage remplit parfaitement ses objectifs. Pourtant, le doute s'installe.
L'ouvrage est solide. Mais a-t-on sous-estimé ses conséquences pour l'environnement et la population? Les craintes des écologistes et de certains scientifiques se concrétisent: l'eau du lac de retenue qui s'étend sur 660 kilomètres jusqu'à la ville de Chongqing menace de se transformer en gigantesque cloaque; les éboulements de terrain se multiplient, des villes sont menacées, de nouvelles populations devront être déplacées et le barrage se remplit de tonnes de sédiments plus rapidement que prévu.
Il y a un mois, Wang Xiaofeng, nouveau directeur du barrage, lâche une bombe lors d'un forum sur la sécurité du barrage: «Nous ne gagnerons pas en cherchant la prospérité économique au détriment de l'environnement.» L'agence Chine nouvelle liste de «nombreux problèmes écologiques» et cite un second officiel: «Sans mesures préventives, le projet du barrage des Trois-Gorges pourrait mener à une catastrophe.» Pour la première fois, les autorités expriment publiquement leur inquiétude. Deux semaines plus tard, c'est un haut responsable de la municipalité de Chongqing - territoire sur lequel se situe le lac de retenue - qui explique que 4 millions de personnes supplémentaires devront être déplacées dans les quinze prochaines années pour préserver la «sécurité écologique» du réservoir. La construction du barrage et sa mise en eau ont déjà nécessité la destruction de 116 villes et le déracinement de 1,4 million de personnes.
Cet accès de transparence intervient à la veille du congrès du Parti communiste et sonne comme une critique de la gestion de l'ancienne équipe dirigeante emmenée par Jiang Zemin. Hu Jintao, l'actuel chef du PC qui prône un «développement scientifique» et une «société harmonieuse», cherche ainsi à écarter du sommet du pouvoir les personnalités restées fidèles à son prédécesseur en instrumentalisant l'un des symboles les plus forts du régime. A la fin du congrès, les jeux étant faits, le vice-directeur du barrage, Li Yong'an, est intervenu auprès des journalistes pour relativiser ces propos alarmistes en rappelant, selon la formule consacrée, que «les avantages du barrage l'emportent sur les inconvénients».
Wu Dengming, un écologiste longtemps harcelé pour sa critique du barrage, savoure ce changement de ton: «Désormais, lorsque les autorités locales s'opposeront à moi, je pourrai citer le pouvoir central pour me défendre.»
Cet ancien mineur communiste converti en sociologue bouddhiste a créé son ONG, la Ligue verte, en 1985. De passage à Pékin pour un colloque sur les pollutions chimiques des cours d'eau et des lacs en Chine, il reprend ses chiffres. Premier problème, la pollution de l'eau: «Le lac de retenue du barrage est situé dans un bassin de population de 30 millions de personnes qui produit chaque année 1,4 milliard de mètres cubes d'eaux usées, des dizaines de milliers de tonnes de déchets, rejette des millions de corps flottants à la surface du fleuve, des engrais, des pesticides; trois conglomérats chimiques sont aux abords du fleuve, et il y a des projets de construction de nouvelles usines chimiques. La pression est énorme.»
Deuxième problème, l'enlisement du barrage: «Chaque année, le Yangzi charrie 600 millions de tonnes de sédiments. A ce rythme, le barrage sera rempli d'ici à 70 ans. Ses fonctions principales, la prévention des inondations et la production d'électricité sont affectées.» Les ingénieurs ont prévu 23 écluses au pied de l'ouvrage pour évacuer ces sédiments qui permettront au barrage de fonctionner à 90% ou plus de ses capacités durant un siècle. Mais Wu Dengming a ses doutes: «En Chine, on parle souvent plus qu'on agit. Il n'y a eu aucune transparence, personne ne sait ce qui a été fait. Ce barrage était un projet politique d'un régime totalitaire.» Conclusion: «Si l'on ne résout pas ces problèmes, la question n'est pas de savoir s'il y aura un désastre écologique, mais quand il se produira.»
Depuis sa mise en eau, en 2003, le niveau du réservoir passant de 66mètres au-dessus du niveau de la mer à 139 mètres, les éboulements de terrain se sont par ailleurs multipliés. L'agence Chine nouvelle en a recensé 91. Une ville, Badong, située à une trentaine de kilomètres en amont du barrage, a ainsi dû être reconstruite à deux reprises, l'emplacement du premier site s'étant révélé instable. A Miaohe, un village situé pour sa part à 16 kilomètres du barrage, c'est le flanc d'une montagne qui menace de s'effondrer dans le réservoir en emportant tous les habitants.
En juillet dernier, une langue de terre de 1 kilomètre de long et de 13mètres d'épaisseur s'est décrochée d'une montagne aux abords d'un affluent du Yangzi, provoquant la mort de 13 paysans, ensevelis sous la boue, et de 11 pêcheurs, surpris par l'énorme vague qui s'était formée. L'érosion accélérée des rives du Yangzi se constate également en aval du barrage, où de nombreuses digues contre les inondations sont menacées. Allégé d'une partie de ses alluvions, le fleuve s'écoule plus vite et avec plus de force, constatait le printemps dernier un rapport du WWF. Le phénomène sera encore amplifié l'an prochain lorsque le niveau du réservoir sera porté à 175mètres au-dessus du niveau de la mer.
Le Yangzi est un énorme bouillon ocre gonflé d'alluvions nourricières pour la plaine centrale de Chine. Depuis peu, toutefois, ses eaux s'éclaircissent, laissant filtrer davantage de lumière, ce qui favorise la photosynthèse et la prolifération d'algues. Dans le lac de retenue, les taux de phosphate et de nitrate ont par ailleurs été décuplés ces dix dernières années. Résultat: le développement des algues toxiques rend désormais l'eau impropre à la consommation en certains endroits.
«Nous avions réfléchi à tous les problèmes possibles», expliquait il y a peu au Wall Street Journal le scientifique Weng Lida, l'ancien responsable de la Commission de la protection des ressources en eau du Yangzi, une agence gouvernementale chargée de protéger l'environnement du fleuve, qui travaille à présent pour une coalition d'organistations gouvernementales et non gouvernementales appelée Forum du fleuve Yangzi. «Mais tous les problèmes sont plus sérieux que ce à quoi nous nous attendions.»
La semaine dernière, une étude scientifique sino-suisse en partie financée par la DDC concluait toutefois que, du fait de son très grand débit, la pollution du Yangzi demeure comparable à celle de la plupart des grands fleuves du monde et qu'il est bien moins pollué que le Rhin ou le Danube lorsque ces deux fleuves atteignirent leur pic de pollution à la fin des années 1970. La masse de produits polluants se déversant dans l'estuaire du Yangzi n'en est pas moins inquiétante, et la tendance est à une augmentation.
Malgré ce tableau déjà sombre et une croissance économique forcenée qui ne devrait rien arranger, Wu Dengming est plein d'espoir. L'écologiste est persuadé que le pouvoir est désormais sincère quand il parle d'environnement. «Les dirigeants du barrage sont responsables envers le République populaire, envers le peuple chinois et envers l'humanité. Désormais, les autorités locales seront sous la surveillance de la société civile, des ONG. Elles devront faire la transparence.» La preuve? Pékin a imposé ces dernières années la protection de forêts vierges aux sources du Yangzi pour limiter l'érosion et les risques d'inondation. Au Yunnan, dans le sud-ouest, des projets de barrages en cascade ont été redimensionnés. La Ligue verte a réussi à stopper la construction d'une nouvelle centrale thermique au charbon.
Le pouvoir va-t-il vraiment changer de paradigme de développement et abandonner sa volonté de soumettre la nature? Pour en juger, le véritable test sera celui de la réalisation ou non d'un vaste programme de détournement des eaux du Yangzi vers le nord de la Chine en voie de désertification. Ce projet encore plus fou que celui des Trois-Gorges consiste à construire trois canaux, l'un à l'ouest dans les montagnes tibétaines, l'un à l'est empruntant le tracé de l'ancien Grand Canal, et un au centre. Ce dernier sera alimenté par les affluents du Yangzi au niveau du barrage.
Une étude évoque même le pompage des eaux du lac de retenue avec l'électricité produite par le barrage. Privé d'une partie de sa sève, le Yangzi pourrait bien connaître le même sort que le fleuve Jaune, asséché sur une partie de son cours, et Shanghai faire face à une pénurie d'eau potable.
«Je pense que l'ensemble de ces travaux est une erreur, explique Wu Dengming. La Chine du Nord ne souffre pas d'un manque d'eau, mais d'un gaspillage et de la pollution de ses eaux. L'eau transportée du sud risque elle aussi d'être polluée. Cela n'a aucun sens.» Pourtant, la décision politique de ce chantier a été prise en 2001 et les travaux ont commencé il y a deux ans. Hu Jintao, le dirigeant «éclairé», va-t-il stopper ce projet? «Je suis persuadé qu'il fera quelque chose, répond l'écologiste. Je fais confiance au centre pour avancer de manière scientifique en faisant cette fois-ci participer la population aux prises de décision.»
Posté le 31.10.2007 par djamazz
L'apocalypse biologique évitée
Extrait du livre La révolution alimentaire de John Robbins
Ces produits [du génie génétique] sont absolument sans danger. Pour la plus part, vous ne saurez pas [si vous en mangez], mais le fait est que vous n'avez pas besoin de le savoir. -- Bryan Hurley, porte-parole de Monsanto
Il y a beaucoup de controverse quant à la sécurité des aliments génétiquement modifiés. Les partisans de la biotechnologie disent souvent que les risques sont exagérés [dire ça c'est avouer qu'il existe des risques, NDT]. « Il y a eu maintenant 25.000 essais de cultures génétiquement modifiées dans le monde, et pas un seul incident, ou quelque chose de dangereux dans leur diffusion, » a déclaré un porte-parole de Adventa Holdings, une société britannique de biotechnologie.
Au cours de la campagne présidentielles de 2000, George W. Bush alors candidat a dit que, « études après étude, aucun signe de danger n'apparaissait. » Et Dan Glickman, ministre de l'agriculture de l'administration Clinton, a dit que la sécurité des produits génétiquement modifiés a été prouvée « test après test scientifique rigoureux »
Est-ce le cas ? Malheureusement non, selon une grande chercheuse de l'Union of Concerned Scientists, la Dr Jane Rissler. Avec un doctorat en phytopathologie, quatre ans de formation aux règlements de la biotechnologie à l'Agence de Protection de l'Environnement (EPA), elle est l'une des plus grandes autorités sur les risques environnementaux liés aux aliments génétiquement modifiés. La Dr Rissler a suivi de près les procès et les études.
« Les observations selon lesquelles rien ne se serait passé lors de ces ... essais ne parlent pas beaucoup, » écrit-elle avec sa collègue la Dr Margaret Mellon (membre du Comité consultatif sur la biotechnologie agricole du ministère de l'agriculture US). « Les essais en plein champ ne procurent pas un bilan de sécurité, mais sont affaire de " ne pas regarder, ne pas trouver ". »
Lorsque les scientifiques cherchent réellement, ce qu'ils voient peut être terrifiant. Il y a quelques années, une société biotechnologique allemande a conçu une bactérie commune du sol, la Klebsiella planticola, pour aider à décomposer les copeaux de bois, les tiges de maïs, les déchets des entreprises du bois et de l'agriculture, dans un processus produisant de l'éthanol. Il semblait que ce soit une grande réussite. Le génie génétique pourrait aider la bactérie Klebsiella à produire la putréfaction des matières organiques et le processus produirait du combustible pouvant servir à la place de l'essence, réduisant ainsi la production de gaz à effet de serre.
Il était supposé que les déchets résultants du processus pourraient être rajoutés dans le sol sous forme d'amendement, comme du compost. Tout le monde allait y gagner. Avec l'approbation de l'EPA, la société a testé la bactérie sur le terrain de l'Université d'État d'Oregon.
Concernant les objectifs visés, l'élimination en pourriture des déchets organiques et la production d'éthanol, la bactérie génétiquement modifiés était une réussite. Mais, quand un étudiant en doctorat nommé Michael Holmes a décidé d'ajouter les déchets résultant du processus au sol vivant actuel, il est arrivé quelque chose que personne n'attendait. Les graines qui ont été plantées dans le sol mélangé avec la Klebsiella modifiée germaient, mais ensuite toutes sont mortes.
Qu'est-ce qui les tuait ? La Klebsiella génétiquement modifiée s'est avéré être hautement compétitive avec les micro-organismes natifs du sol. Les plantes ne sont capables de prendre l'azote et les autres aliments du sol qu'à l'aide de champignons appelés mycorhizes. Ces champignons vivant dans le sol aident à rendre les nutriments disponibles pour les racines des plantes. Mais lorsque la Klebsiella génétiquement modifiée a été introduite dans le sol vivant, elle y a énormément réduit la population de champignons mycorhiziens. Et sans champignons mycorhiziens en bonne santé dans le sol, les plantes ne peuvent survivre.
Que les chercheurs aient été en mesure de suivre le mécanisme par lequel la Klebsiella génétiquement modifiée empêche les plantes de se développer, témoigne de l'étonnant pouvoir de la science. Il y a des milliers d'espèces de micro-organismes différents dans chaque cuillère à café de sol fertile, et ils interagissent de milliers de milliards de manières.
Mais les scientifiques ont découvert quelque chose d'autre dans ces expériences, quelque chose qui leur a fait froid dans le dos. Ils ont constaté que les bactéries génétiquement modifiées étaient capables de persister dans le sol, ce qui soulève la possibilité que, si elles avait été libérées, les Klebsiellas génétiquement modifiées se seraient incrustées, et leur éradication serait pratiquement impossible.
« Quand les données sont arrivées pour la première fois, » a dit Elaine Ingham, la pathologiste des sols de l'Université d'État d'Oregon qui dirigeait la recherche de Michael Holmes sur la Klebsiella, « l'EPA nous a accusé de n'avoir pas avoir mené l'étude correctement. Ils ont tout passé au peigne fin, et n'ont rien pu trouver d'incorrect dans la conception expérimentale, bien qu'ils l'aient éprouvée aussi complètement que possible ... Si nous n'avions pas fait cette recherche, la Klebsiella aurait pu passer le processus d'approbation du lancement commercial. »
Le généticien David Suzuki comprend que ce qui s'est passé est vraiment inquiétant. « La Klebsiella génétiquement modifiée, » dit-il, « aurait pu supprimer toute la flore du continent. Les implications de ce cas unique ne sont rien de moins que terrifiants. »
Pendant ce temps-là, Monsanto et les autres sociétés biotechnologiques développent avec empressement toutes sortes d'organismes génétiquement modifiés, dans l'espoir de les mettre sur le marché. Comment peut-on savoir s'ils sont sûrs ? Selon Suzuki : « Nous ne le verrons pas avant qu'ils soient largement utilisés depuis des années. »
Ce n'est pas une perspective qui contribue à calmer les nerfs, ni à rétablir la confiance en notre avenir commun. Sans doute je voulais croire qu'aux moments critiques les scientifiques et les chercheurs ne feraient jamais rien de compromettant pour la vie sur Terre. Sans doute, les gens qui dirigent ces entreprises, le gouvernement et les fonctionnaires qui les supervisent, ne permettraient jamais l'arrivée d'un truc dangereux.
Mais il faut dire que ce ne serait pas la première fois que des sociétés comme Monsanto nous promettent de nouveaux produits qui rendront la vie meilleure pour tout le monde et que ça se retourne en quelque chose de très différent. C'est après tout la même compagnie qui nous a amené le PCB et l'agent orange. Même le produit que l'entreprise a conçu à l'origine pour le fournir, la saccharine, l'édulcorant artificiel, s'est plus tard avéré être cancérigènes [sans parler de l'aspartame aujourd'hui, NDT].
Bien entendu, Monsanto nous dit que cette fois-ci, nous n'avons pas à nous inquiéter.
Les cultures d'OGM ne peuvent être circonscrites
Un test dirigé par le Wall Street Journal révélait que 16 aliments pour végétariens sur 20, étiquetés « sans » OGM, contenaient en fait des graines de soja génétiquement modifiées. Comme Arran Stephens, président de Nature's Path Foods, l'a noté: « On ne peut construire de mur assez haut, » pour faire obstacle à la pollution génétique des espèces sauvages et des cultures biologiques.
En août, une équipe de chercheurs belges a été étonnée de découvrir que les graines de soja génétiquement modifiées de Monsanto contenaient « un segment d'ADN ... pour lequel aucune séquence homologue ne pouvait être détectée. Personne ne sait ce qu'est cette séquence de gène supplémentaire [ni] ... quels seront ses effets, » a déclaré Doug Parr de Greenpeace au Royaume-Uni. « Si Monsanto ne note même pas exactement les informations les plus basiques, que devons-nous penser quant à la validité de l'ensemble de ses tests de sécurité ? »
John Robbins est l'auteur de Diet for a New America et fondatrice de EarthSave International. Extrait avec la permission de Food Revolution: How Your Diet Can Save your Life and the World [Conari Press, 2550 Neuvième Rue., Suite 101, Berkeley, CA 94710, (510) 649-7175].
Original : http://www.earthisland.org/eijournal/new_articles.cfm?articleID=285&journalI
Traduction approximative de Pétrus Lombard pour Alter Info
Autres articles du site sur le danger avéré des OGM
Une étude indépendante pointe le danger de la nourriture GM
Cette étude de Pusztai démontrait que le processus d'ingénierie génétique lui-même fabrique des plantes incompatibles avec les organismes naturels. Elle a été étouffée par Monsanto :
http://www.alterinfo.net/Dangers-des-OGM_a4250.html
Une étude indépendante Russe publiée en 2006 montrait que la progéniture des rates nourries aux OGM était gravement affectée
Le taux de mortalité des nouveaux nés chez les rats est six fois plus élevé quand la mère a été nourrie avec un régime de soja modifié :
http://www.alterinfo.net/Une-etude-independante-Russe-publiee-en-2006-montrait-que-la-progeniture-des-rates-nourries-aux-OGM-etait-gravement_a12714.html
Dangers confirmés de la nourriture génétiquement modifiée
Plusieurs études récentes confirment les craintes que la nourriture génétiquement modifiées (GM) abîme la santé humaine. Ces études ont été diffusées alors que l'Organisation Mondial du Commerce (OMC) se dirigeait vers l'entérinement de la décision que l'Union Européenne avait violé les règles du commerce international en stoppant l'importation de nourriture GM :
http://www.alterinfo.net/Dangers-confirmes-de-la-nourriture-genetiquement-modifiee_a4265.html
1820 moutons sont morts en broutant sur la terre où a été moissonné du coton génétiquement modifié
Même les vêtements en coton génétiquement modifié peuvent causer de terribles réactions de la peau. Les dernières études sur l'agriculture du coton génétiquement modifié (GM) ont soulevé des inquiétudes graves concernant la sûreté du coton GM qui est couramment employé tant dans la nourriture que dans l'habillement :
http://www.alterinfo.net/1820-moutons-sont-morts-en-broutant-sur-la-terre-ou-a-ete-moissonne-du-coton-genetiquement-modifie_a4888.html
Samedi 27 Octobre 2007
Posté le 31.10.2007 par djamazz
Les feux de forêts de Californie et la crise sociale américaine
par Patrick Martin
Mondialisation.ca, Le 29 octobre 2007
WSWS
Une fois de plus, le monde assiste à un désastre naturel aux Etats-Unis menaçant de devenir une catastrophe sociale. Une fois de plus, un million d’Américains sont forcés d’abandonner leurs foyers par une calamité prévue longtemps d’avance, avec un minimum de préparatifs par les autorités locales, régionales et fédérales. Une fois de plus, des dizaines de milliers de réfugiés doivent chercher un abri dans le stade de football d’une grande ville américaine – cette fois, San Diego.
Il y a, bien sûr, plusieurs différences entre l’expérience de la Nouvelle Orléans il y a deux ans et San Diego aujourd’hui. Les cœurs urbains de San Diego et de Los Angeles ainsi que leurs infrastructures demeurent intactes. Les services publics et autres services essentiels sont encore en place, et le nombre de morts est beaucoup moins élevé. Les pertes en biens sont estimées à plusieurs milliards de dollars, la plupart venant de maisons détruites et de récoltes à moitié détruites dans le Comté de San Diego; les dommages causés par l’ouragan Katrina étaient au moins 50 fois plus importants.
A en croire les comptes-rendus disponibles, la réponse des services d’urgence, particulièrement les unités de sauvetage et de lutte contre les incendies, a été beaucoup plus efficace que durant l’ouragan Katrina, ce qui reflète à la fois l’ampleur moins grande du désastre, l’infrastructure sociale plus développée de la Californie (la Louisiane faisant, elle, partie des Etats américains les plus pauvres) et les leçons tirées de la réponse déplorable à l’inondation de la Nouvelle Orléans. La différence la plus importante, toutefois, quant à la réponse des autorités, est peut-être que les riches autant que les pauvres ont souffert dans le sud de la Californie, et ils peuvent faire beaucoup plus aisément appel aux ressources de la société.
Comme dans le cas de l’ouragan Katrina, les feux de forêts dans le sud de la Californie ont mis à nu la crise sociale d’un pays rongé par les inégalités de classe et emprisonné dans un système économique dominé par la recherche de profits d’une petite minorité de millionnaires et de milliardaires. Le pays le plus riche du monde, capable de mener deux guerres simultanées de l’autre côté du monde, est incapable de fournir des ressources adéquates pour offrir un service public aussi élémentaire que les pompiers.
Tant la réponse de l’administration Bush que la couverture médiatique des feux de forêts reflètent l’impact de Katrina. La Maison-Blanche cherche à éviter une autre mise à nu de son indifférence aux souffrances d’Américains ordinaires, et les médias sont plus sensibles aux calamités subies par la Californie du sud, de même que la ville de New York, l’une des deux capitales des médias aux États-Unis.
Même là on trouve un élément social : beaucoup plus qu’en Nouvelle Orléans, où les ravages ont particulièrement frappé les couches les plus appauvries, celles qui sont sans autos ou incapables par ailleurs de fuir, les feux de forêts du sud de la Californie ont touché dans une même mesure les riches et les travailleurs à plus faibles revenus. Les maisons détruites comprennent autant celles de multimillionnaires et de vedettes, qui cherchaient l’isolement et l’intimité, que celles de familles ouvrières forcées de s’établir aux marges de la région métropolitaine à la recherche de logements abordables.
La couverture médiatique, comme dans le cas de Katrina, masque toutes les questions politiques essentielles. Peu ou rien n’a été dit à propos de l’impact du déploiement militaire en Irak sur les capacités de réaction de la Garde nationale en Californie, malgré le fait que des représentants de la Garde nationale aient signalé le problème voilà déjà près de six mois.
Selon un article paru le 11 mai dans le San Francisco Chronicle, « la Garde nationale de Californie affirme que le manque d’équipement pourrait nuire à l’intervention de la garde lors d’un désastre majeur. Des représentants militaires de l’Etat craignent, en raison d’une pénurie de camions et de radios — engendrée en partie par la guerre en Irak — qu’ils ne pourraient fournir de l’aide rapidement dans le cas d’un incendie majeur, d’un tremblement de terre ou d’une attaque terroriste. »
Cet article fut publié seulement quelques jours après qu’une tornade eut détruit une ville de l’ouest du Kansas, et que la gouverneur Kathleen Sibelius ait décrié le fait qu’il y avait tant d’équipement de la Garde nationale du Kansas en Irak que sa capacité d’intervention en cas de désastre était minée. Le lieutenant colonel John Siepmann de la Garde nationale de Californie a déclaré à Chronicle que des questions semblables surgiraient dans le cas d’un désastre majeur. « Nous avons des inquiétudes dans le cas où se produirait une catastrophe », a-t-il affirmé. « La capacité d’intervention serait moins efficace. »
Parmi l’équipement qui manquait, on pouvait noter des génératrices diesel (aucune disponible alors qu’il en fallait 39), des outils GPS (aucun alors qu’il en fallait 1410) et 209 véhicules de divers types, dont 110 humvees et 63 camions militaires. Tout cet équipement se trouvait soit en Irak ou en Afghanistan et ne pouvait donc être utilisé en Californie.
La réduction de l’équipement de la Garde nationale exacerbe encore plus l’insuffisance des services d’urgence et d’incendie dans la région du sud de la Californie, l’une des régions urbaines à croître le plus rapidement au monde.
À San Diego par exemple, l’épicentre des feux où 1300 maisons et 150 autres bâtiments ont été détruits, où des dommages de 1 milliard $ ont été causés aux biens et où cinq personnes ont trouvé la mort, il n’y a que 975 pompiers. Ils doivent couvrir 900 kilomètres carrés et protéger 1,3 million de résidents, alors qu’à San Francisco, 1600 pompiers protègent 850.000 résidents se situant dans une zone d’à peine 150 kilomètres carrés.
Le professeur Steve Erie de l’Université de Californie de San Diego a déclaré au Los Angeles Times que les politiques anti-taxes et pro patronales des gouvernements locaux de la région avaient contribué au désastre. « Les constructeurs contrôlent la plupart des conseils de ville », a-t-il soutenu. « A Poway ou à Escondido, ils mettent directement les propriétaires de maison en situation de danger. Ils contrôlent les processus de zonage et se trouvent souvent derrière des initiatives qui s’opposent à de nouvelles taxes et à de nouveaux services d’incendie. C’est de la folie. »
Aussi, le gouvernement fédéral n’a pas rempli ses responsabilités, malgré les leçons des feux de forêts de 2003 qui avaient ravagé une bonne partie du Comté de San Diego. Le Congrès a autorisé 760 millions de dollars par année pour faire de la « réduction d’essence », c’est-à-dire nettoyer et retirer les arbres morts et les broussailles qui, dans des conditions de sécheresse, captent le feu de manière explosive. L’administration Bush a opté pour un crédit budgétaire d’environ deux tiers de cette somme, soit 500 millions par année.
Un facteur majeur qui contribue au désastre causé par le feu est le réchauffement de la planète, qui est à la base du cycle de sécheresse et de température élevée qui a rendu la dernière période de feux de forêts beaucoup plus difficile à contrôler pour les pompiers. Selon des statistiques fédérales, sept des dix saisons les plus intenses de feux de forêts dans l’histoire des Etats-Unis sont survenues dans les huit années qui ont suivi 1999. Même avant la présente éruption, le nombre total d’acres brûlés par les feux de forêts en 2007 était de 8 millions, comparé à la moyenne des dix dernières années qui est de 5,8 millions d’acres. Il est fort possible que le total de 2007 surpasse les 9 millions record d’acres brûlés l’année passée.
Un reportage inquiétant, à la chaîne CBS, présentait une entrevue avec un expert en feux de forêts qui faisait état du nombre grandissant de « méga-feux », c’est-à-dire ceux de 100.000 acres ou plus, qui sont habituellement rares mais qui sont maintenant choses communes. Le présent feu de forêts a déjà brûlé plus de 500.000 acres. Cet expert estimait que plus de la moitié des terres forestières de l’Ouest des Etats-Unis pourrait brûler d’ici quelques décennies en raison de l’intensité croissante des feux de forêts.
Les médiocrités écologiques de l’administration Bush, bien entendu, suppriment toutes discussions sur le réchauffement de la planète depuis des années et continuent de rejeter tous les efforts internationaux organisés pour contrer ou diminuer l’impact de la crise.
Ce qui sous-tend ces facteurs, cependant, et qui est la cause fondamentale de la crise sociale, c’est le caractère anarchique et non planifié du système capitaliste. Les lotissements sont construits à travers le sud de la Californie sur la base de la recherche de profits des bâtisseurs de maisons, des promoteurs immobiliers et des spéculateurs de Wall Street et non sur la base des besoins en logements des gens ou en tenant compte des contraintes de l’environnement naturel.
Les compagnies d’assurances, comme dans chaque désastre américain, opèrent de la façon la plus impitoyable et la plus socialement destructrice. Après Katrina, elles refusèrent fréquemment de payer pour les dommages causés par l’ouragan à moins qu’elles ne soient menacées de poursuite judiciaire ou carrément traînées en cours. Il y a déjà des rumeurs que les feux actuels seront utilisés comme prétexte pour annuler des polices ou augmenter drastiquement les primes.
La réponse d’une société organisée de manière rationnelle, c’est-à-dire socialiste, à un tel désastre serait une reconstruction sérieuse, adéquatement financée et minutieusement planifiée qui prendrait en considération le besoin commun en logements ainsi que les circonstances naturelles et l’impact sur l’infrastructure sociale comme les systèmes d’eau, les systèmes électriques et les systèmes de vidanges. Sous le système capitaliste, on ne peut s’attendre à rien de mieux qu’une répétition de la course pour le profit et le pillage insouciant de la nature et du travail humain qui a fortement accentué le désastre.
27 octobre 2007.
Copyright WSWS.
Articles de Patrick Martin publiés par Mondialisation.ca
Posté le 30.10.2007 par djamazz
L'état du monde
(Agence Science-Presse) – Ceci n’est pas un rapport alarmiste de plus. C’est un état de la situation.
- A elle seule, l’agriculture a fait disparaître 6 millions d’hectares de forêts tropicales par année depuis 1990. Et on demande aux hectares cultivés d’être plus productifs qu’avant, ce qui épuise les sols. Ce n’est pas fini, puisque la population mondiale devrait atteindre les 8 milliards en 2025.
- Parmi ces 8 milliards, d’ici 2025, près du quart (1,8 milliard de personnes) pourrait faire face à des pénuries d’eau. Et ça ne fait que commencer, puisque les prélèvements d’eau des pays en voie de développement vont croître de 50% d’ici 2025.
- La contamination de l’eau reste la première cause de maladie et de décès à l’échelle mondiale.
- En Europe, 90% des terres agricoles souffrent d’excès de nitrates. Le nitrate, celui des engrais, utilisé justement pour arracher aux terres agricoles plus de production et plus vite, se retrouve dans l’eau des rivières, où il entraîne une explosion des algues. Les algues bouffent l’oxygène, entraînant la mort de plusieurs espèces végétales.
- Ces plantes marines ne sont elles-mêmes qu’une partie du portrait : le rythme de disparition des espèces pourrait être 100 fois plus élevé que celui révélé par l’analyse des fossiles des deux extinctions précédentes.
- C’est que lorsqu’on prononce les mots disparition des espèces, on s’attarde généralement à la « mégafaune charismatique », c’est-à-dire les animaux qui, comme l’ours polaire ou le gorille, font de belles photos. Mais on oublie les milliers d’autres êtres vivants qui, de l’insecte au poisson, sont à la base de la chaîne alimentaire et dont la disparition peut bouleverser tout un écosystème. « Une sixième extinction majeure est en cours ».
- Puisqu’on parle des poissons : 75% des réserves de la planète sont exploitées au-delà de leurs limites. Pourtant, si rien ne change, la demande en poissons pourrait augmenter de 1,5% par année, alors qu’entre les années 1960 et les années 1990, la pêche commerciale menée au large de l’Afrique (essentiellement par des Européens) a été multipliée par six.
- Environ 60% des cours d’eau ont été détournés ou coupés par des barrages. Un fleuve sur 10, parmi les principaux fleuves mondiaux, n’atteint plus la mer, plusieurs mois par année.
- Parmi les rares bonnes nouvelles: l’Asie et le Pacifique, où vit 60% de la population mondiale, sont les deux régions qui ont fait les plus gros progrès depuis 20 ans pour diminuer la pauvreté. La région « améliore également sa capacité de protection de l’environnement, son efficience énergétique augmente dans de nombreux endroits et l’approvisionnement en eau douce a progressé de façon considérable. »
- Mais ces progrès ont un prix. Augmentation du niveau de vie signifie augmentation de la consommation, qui signifie augmentation des déchets, des problèmes de santé liés à la qualité de l’air urbain, des problèmes d’eau douce, de l’utilisation des terres agricoles.
Pourquoi un rapport de plus?
Les rapports du GIEC servent à prendre la température de l’organisme vivant qu’est la Terre. Le rapport GEO4 nous montre ce qui se passe dans son système sanguin, son système lymphatique, ses intestins et son système immunitaire.
- James Lovelock, créateur du concept de Gaïa, où la Terre est vue comme un organisme unique.
Le site web du Global Environment Outlook
Extrait: « Beaucoup des problèmes environnementaux de l’Amérique du Nord sont ceux d’une société qui connaît la réussite technologique mais apprend qu’une consommation sans limite n’est pas durable éternellement. »
- Rien qu’au sujet des déchets : « le trafic illégal de déchets électroniques et dangereux est un nouveau défi qui touche la santé humaine et l’environnement. »
- De plus, avec l’arrivée de ces pays en voie de développement dans le club des pays développés, l’accroissement des besoins en énergie risque de s’accélérer : 53% de plus d’ici 2030.
- Déjà, avec seulement 5% de la population mondiale, l’Amérique du Nord « consume un peu plus de 24% de l’énergie primaire mondiale ». La consommation d’énergie, au Canada et aux États-Unis, a augmenté de 18% depuis 1987.
- De sorte qu’à moins d’imaginer une conversion-miracle à des énergies propres, cet accroissement des besoins en énergie veut dire un accroissement des gaz à effet de serre, donc une accélération du réchauffement, donc que les calottes glaciaires continueront de fondre... 60% de la population mondiale vit à moins de 100 km des côtes.
Ces données, et bien d’autres, proviennent d’un rapport de 550 pages, GEO4 (Global Environment Outlook), de la Commission mondiale sur l’environnement, celle qui, sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies, avait publié, il y a 20 ans, le rapport Brundtland : c’était, à l’époque, le premier bilan exhaustif des dégâts causés par les humains.
Le rapport Brundtland avait eu l’effet d’un coup de fouet sur les mouvements écologiques alors embryonnaires. Ce rapport-ci, publié jeudi dernier, arrive à une époque de l’histoire où il risque moins de faire parler de lui : des dizaines d’autres rapports ont dressé un portrait tout aussi décourageant. Il se distingue par contre des autres par son ampleur : des centaines de chercheurs provenant de dizaines de pays y ont contribué, et des milliers ont assuré sa révision.
Et il a l’avantage du recul : en jetant un regard sur ce qu’était la situation en 1987, il peut souligner quelques éléments positifs, comme l’élimination, à 95%, des produits néfastes pour la couche d’ozone et la prise de conscience populaire face à l’environnement.
Bien que l’objectif du GEO4 ne soit pas de faire des prévisions, les prévisions se dégagent d’elles-mêmes des constats. Les dégâts prendront une allure catastrophique, à moins que l’humanité ne modifie radicalement son fonctionnement... en adoptant un rythme de vie moins boulimique. Et vite.
Pascal Lapointe
Posté le 29.10.2007 par djamazz
La reconquête du désert
Mapuches contre Benetton
par Sebastián Ochoa
Mondialisation.ca, Le 22 juin 2007
Pagina12l
Ils luttent depuis cinq ans pour 535 hectares sur les 965 000 détenus par le groupe Benetton au sud, qui, selon eux, ont appartenu à leurs ancêtres. Ils ont été expulsés en 2002 et maintenant ils sont revenus. Ils vivent sous des tentes et un juge leur interdit jusqu’à faire du feu. Le quotidien argentin Página/12 a passé neuf jours avec les membres de la communauté, qui racontent comment ils pensent résister.
La journée démarre avec les « jey-jey-jey-jey » de reconnaissance lancés les bras vers les montagnes de l’est, où le soleil commence à poindre. Ils accomplissent la cérémonie face au pillán kutral, « le cœur de la communauté », comme ses membres le définissent. « Feu sacré » serait une traduction approximative. A Santa Rosa Leleque, le pillán kutral est allumé depuis le 14 février dernier, quand trente hommes, femmes et enfants ont franchi la clôture pour déclarer leurs 535 hectares « territoire mapuche récupéré ». Le feu, qui abrite des forces des ancêtres, vit dans un cercle de pierre sur deux mois de cendre. On lui doit un respect absolu : il est interdit d’y jeter des mégots de cigarette, des sachets de thé ou des déchets. Il n’apporte que la lumière et la chaleur. Pour cuisiner et brûler, il y a le foyer normal, délimité par un mur de briques. Cet élément fondamental de la religion mapuche n’échappe pas au conflit entre la communauté et la Compagnie des Terres du Sud Argentin, le visage du groupe Benetton pour maintenir clôturés 965 000 hectares du pays. La semaine dernière, la justice a interdit à la communauté de faire du feu tant que le conflit légal n’est pas résolu. Mais pour que personne n’accuse les institutions d’être impitoyables, on n’autorise le feu que si le bois est apporté de l’extérieur. Les mapuches pensent que la mesure « est cruelle. Ils la dictent juste quand l’hiver arrive. »
La décision du juge de la Chambre d’exécution d’Esquel, Omar Magallanes, obéit à une requête des avocats de Benetton. La même mesure interdit aux dix familles de la communauté de construire des maisons. C’est pourquoi Santa Rosa Leleque est un ensemble de tentes igloos, trop fines pour les inévitables températures négatives de la nuit. Pour le moment, les seules constructions sont une cahute où ils gardent la farine, la yerba [yerba mate], les vermicelles, les confitures, les galettes frites et des dizaines de caisses de nourriture laissées par des gens des villages avoisinants et des touristes altruistes. A 700 mètres, il y a la maison communautaire, toujours pas finie, car la Justice winka [non-mapuche], comme on dit à Leleque, en a décidé ainsi.
Il y a plusieurs jours, le juge de paix d’El Maitén, Guillermo Palmieri, a franchi la clôture avec son attaché-case. Il avait à l’intérieur les 30 certificats de notification judiciaire pour chacun des habitants de Santa Rosa (voir plus bas). Avec cette stratégie, la Justice ne reconnaît pas la communauté. En interdisant le feu, « ils veulent que nous nous fatiguions et que nous partions. Il a commencé à neiger et nous n’avons même pas une petite maison terminée. Mais nous comptons toujours nous battre, ils ne nous effrayeront pas en nous interdisant le feu et le bois », nous dit Rosa Nahuelquir qui, avec son époux Atilio Curiñanco, affronte depuis 2002 une Campagne du désert moderne. Cette année-là, le couple avait été expulsé sur ordre de justice de ces terres qu’ils revendiquent comme les leurs.
Ce qu’ils ont nommé désert est - sans exagération - le plus bel endroit au monde. Des montagnes coiffées de neige qui descend dans les ruisseaux, une terre prête à recevoir des végétaux et/ou des petites vaches, le rêve d’Atilio. Tôt le matin, lui et Luis Millán, avec un pic et une pelle, vont « canaliser ». Ils marchent vers les montagnes par le lit d’un ruisseau asséché depuis 2002, détruit par les forces de l’ordre, comme tout ce qui a été construit par le couple Nahuelquir-Curiñanco. Ce ruisseau irriguait des terres idéales pour la culture. « Ces flics croient qu’on va avoir la flemme », commente Atilio entre deux pelletées. Ils arrangent quelques pierres et divisent le ruisseau en deux, ce qui va leur permettre de semer et de récolter plusieurs hectares. « Tu veux de l’eau fraîche ? Il n’en existe pas de plus pure. Elle vient tout droit de la neige. »
Le plein emploi règne à Santa Rosa. S’il n’y a pas à canaliser, il faut chercher du bois à brûler. Pour les mapuches, les arbres sont sacrés, ils ne les coupent donc pas. Ils ne prennent que du bois mort. Si, par nécessité, ils doivent tuer un arbre - ou quelque chose de vivant - ils demandent d’abord pardon à la mapu [terre].
Pour les mapuches, récupérer leur territoire c’est récupérer leur spiritualité. Du lever au coucher, ils vénèrent la terre. Et même quand ils dorment : la mapu leur parle en peumá [rêve] et leur dit ce qui est. Ses messages sont tellement clairs que personne ne s’aventurerait à lui désobéir. Le mapuzungun est la langue que la terre a donnée aux humains pour qu’ils puissent communiquer avec elle. Beaucoup sont convaincus que les malheurs du peuple mapuche ont commencé quand ils ont cessé de communiquer avec elle, quand ils sont devenus winka. C’est pourquoi ils n’ont pas pu résister depuis 1879 aux fusils de l’armée argentine dirigée par le président des cent pesos, Julio Argentino Roca [1]. En retrouvant le contact direct avec la terre, ils vont réaliser ce qu’ils crient à la fin de toute rencontre politique : marichi weu, dix fois nous vaincrons. C’est ce qui a été démontré dans le sixième futa trawun [grande réunion], qui, pendant trois jours, a réuni 150 mapuches heureux de fouler le territoire fraîchement récupéré.
La grande réunion
Chacun a son style pour franchir la clôture. Pour entrer dans la communauté, il faut se plier, d’abord un pied ici, puis un pied là, au milieu le désagréable frottement sexuel. Tout ce qui entre à Santa Rosa traverse ou saute le barbelé. Parce que couper un cadenas ou une clôture représenterait une violence, ce qui modifierait la classification judiciaire en détérioration de la part des peuples indigènes. Parmi les participants à la rencontre, il y a une petite vieille minuscule, au visage noble tout ridé. Nul besoin de lui demander son âge pour savoir qu’elle a vécu l’époque des expulsions, autour de 1937. « Dis-nous, Papay, qui vivait à Santa Rosa avant d’être expulsé ? » La vieille soupire : « Avant, quand il n’y avait pas de clôture ». Elle et ceux qui ont gardé la mémoire commencent à se rappeler les noms. Tureo, Llancaqueu (du nom de la colline qu’il habitait), Raíl (Juana Raíl était blanchisseuse de la Compagnie des Terres jusqu’à ce qu’ils l’expulsent de la compagnie et des terres). « Dis-nous, Papay, qui vivait sous ces peupliers là en bas ? ». « Eh bien, le vieux. » La seule lumière, celle du foyer, éclaire son visage. « Il était mapuche », affirme-t-elle. Aujourd’hui, elle ne se souvient pas. Demain, si.
Jonathan Márquez s’est assumé mapuche pendant son adolescence. Son grand-père était lonko [dirigeant] à Neuquèn, mais ses parents se sont adaptés facilement à la vie citadine. Comment s’est-il re-trouvé ? « Ce sont les rêves. Tu te trouves à des endroits où tu sens que tu as déjà été. Et vient un moment où tu sais quoi faire. Je rêvais que j’étais dans des espaces comme celui-ci ou dans une cérémonie. Que j’étais en connexion avec nos ancêtres. C’est très étrange. Mais tu es témoin de choses qui ne peuvent pas s’expliquer. » Tous se rappellent quand Celinda Lefiú, avec son chant et son kultrun [tambour], a fait pleuvoir sur Neuquèn après une sécheresse de plusieurs mois. Cette fois-là, même les fermiers lui ont demandé son aide. Pour l’ancienne, le prodige est dans l’union des volontés : « Nous étions plus de mille à la cérémonie. Il y avait beaucoup de newen [force de vie]. »
Newen - c’est le nom du fils de Jonathan et de Daisy - avance en titubant avec sa tétine comme balancier. Son père, âgé de 25 ans, veut livrer un message « aux mapuches qui ne se reconnaissent pas comme mapuches. A ceux qui ont le sang et le nom, je leur conseille de les faire valoir. Qu’ils ne se laissent pas séduire par la vie moderne, c’est une vie vide. J’ai étudié, j’ai travaillé à la ville, mais je n’oublie pas ce que je suis ».
Furilofche
Ses grands-parents vivaient sur la terre. Jusqu’à ce qu’on leur enlève et qu’ils durent émigrer à la ville, s’adapter à sa culture pour survivre, ni plus ni moins. Leurs enfants, déracinés de la vie mapuche, ont élevé leurs enfants à la façon argentine. Aujourd’hui, ceux-ci ont environ vingt ans et ne manquent pas une occasion de se mobiliser en Gulumapu et Puelmapu (actuellement le Chili et l’Argentine) pour défendre leur peuple. Ils connaissent tous les commissariats de la région, où ils se sont retrouvés pour répondre à la même procédure :
— Nationalité ?
— Je n’ai pas de nationalité, je suis mapuche.
— Et où es-tu né ?
— A Wallmapu.
— C’est quoi, ça ?
— Un territoire ancestral mapuche.
La discussion peut durer des heures, jusqu’à ce que le policier se fatigue et passe à autre chose, en cellule ou à la rue.
A Santa Rosa, les jeunes des quartiers pauvres de Bariloche, ou Furilofche, comme on les appelait avant la constitution de l’Etat argentin, sont nombreux. Ezequiel, 20 ans, est toujours prêt à exécuter les travaux dont la communauté a besoin. Dans sa tente, parmi des vêtements pleins de cendre et de terre, on remarque quelques livres de culture et de spiritualité mapuche. Un soir, face au pillán kutral, il répond à un petit de six ans avide de connaître son peuple. « Deux anciens vivent dans le pillán, le grand-père et la grand-mère. Ils veillent sur nous. Nous ne pouvons pas les déranger. Nous ne pouvons pas jeter de la terre sur le kutral ou l’éteindre. C’est juste pour éclairer et chauffer. Il a le kume newen, la bonne force. Les vieux mapuches voyaient les anciens, mais nous ne les voyons plus. Moi je ne les vois pas parce que je suis devenu winka. On dit que les enfants peuvent les voir. »
— Moi, je les vois, dit le petit.
Ezequiel lui parle de la « grande guerre », celle des anciens contre le winka. De ses héros, qui ne respirent que dans la mémoire du peuple. « Les Espagnols ont enlevé Leftraru - ici on l’appelle Lautaro -quand il était enfant et lui ont fait garder les chevaux. Et il est devenu l’ami des chevaux. Quand il a grandi, ils l’ont placé à la tête de quelques mapuches traîtres et l’ont envoyé à combattre contre son peuple. Mais il s’est uni aux mapuches et ils ont affronté le winka, et ils ont gagné. Ils ont attrapé (Pedro de) Valdivia, le chef des Espagnols et l’ont tué. Ils lui ont fait manger de la terre, lui ont pris son sang, mangé le cœur. Les ancêtres étaient comme ça. Et Leftraru vainquit jusqu’à ce qu’un mapuche traître le livre et qu’ils le tuent. » Ezequiel évoque Kalfulkurá, qui a gouverné le peuple pendant 40 ans, vaincu l’armée de Bartolomé Mitre et celle du général Manuel Hornos. Dans la ville de Buenos Aires on craignait son arrivée. Jusqu’à ce qu’il affronte le gouvernement de Domingo Sarmiento et qu’il soit vaincu. Il est mort de vieillesse. « Il avait deux coeurs, c’est pourquoi ils ne pouvaient pas le tuer ». Le jeune raconte quand dans le Bio Bio ils ont attrapé Galvarino : « Les Espagnols lui ont coupé les mains mais il n’a pas pleuré ». Ils l’ont renvoyé dans sa tribu pour montrer ce qui arrive à ceux qui attaquent la couronne. « Mais Galvarino est quand même revenu se battre, il se faisait attacher les armes aux bras. Ils étaient forts, les anciens mapuches. »
— Et maintenant, nous sommes ordinaires ?, demande le petit.
— Trop ordinaires. Ils gagnent contre nous parce que nous oublions qui nous sommes. Nous devenons des winkas, nous ne parlons pas le mapuzungun, nous commençons à croire aux dieux winkas, diagnostique Ezequiel.
— Je vois encore ces grands-parents. Ils sont en train de manger, dit l’enfant mapuche.
Mauro Millán, de l’organisation 11-Octobre et membre de la communauté, affirme que « nous ne demandons pas la terre, nous l’avons déjà. Nous demandons qu’on nous laisse vivre en paix. Mais l’Etat et Benetton nous empêchent de cuisiner, de faire du feu, de nous alimenter : ils attentent à notre vie. Sans une décision politique, cela va déboucher sur ce qu’un juge raciste - ils sont nombreux en Patagonie - fasse le nécessaire pour nous expulser. Nous voulons éviter la violence. Pourvu que cela n’arrive jamais. Nous ne faisons pas l’apologie de la violence. Nous voulons qu’ils comprennent que nous sommes revenus et que nous resterons. Nous ne permettrons pas qu’on nous expulse. »
Le pillán kutral se défend des décisions humaines. Mais s’il pleut ou s’il neige ? « Il ne s’éteint pas. C’est impossible », répondent les mapuches comme si c’était la chose la plus normale du monde. Luis, représentant de la communauté, se rappelle quand il a plu dans un village voisin. « Ce qu’il pleuvait cette nuit-là. Le lendemain, nous nous sommes tous levés trempés. Et nous nous sommes mis à sécher. »
— Et le feu ?
— Le feu, non, il ne s’éteint pas.
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Juges et parties
« Je suis une personne polie », « respectueuse », « reconnaissante », répète le juge de paix d’El Maitén, Guillermo Palmieri, devant 30 mapuches à qui il apporte les certificats pour leur notifier qu’ils ont un problème avec la justice argentine. Parmi les notifiés, il y a des enfants d’un an. Pour Rosa Nahuelquir, « ils ne veulent pas comprendre ce qu’est une communauté. Ils se moquent de nous ». Palmieri montre un mandat que lui a donné le juge d’Esquel Omar Magallanes pour « constater l’usage qu’ils font de la propriété qu’ils occupent ». Il lit également « un ordre qui émane du juge qui est sur le dossier », qui interdit de « brûler quelque chose, brûler et extraire des produits ligneux et exige de suspendre les constructions de toute nature jusqu’à ce que le juge se prononce quant à cette propriété ». Son texte indique que si les mapuches récidivent en faisant du feu pour se protéger du froid ou pour faire la cuisine, « une juste sanction sera appliquée ».
Luis Millán, représentant de Santa Rosa, insiste : « Le certificat de notification judiciaire devrait être adressé à la communauté ». Palmieri lui dit : « Je vais lire les noms. Quand vous entendez ‘communauté’, je vous le donne ». Et il commence : « Atilio Curiñanco. Ça ne dit pas communauté. Non ? Ça dit Atilio Curiñanco ». Il continue l’appel, mais personne ne reçoit sa notification. « Il n’y a personne », observe le juge de paix, avant de laisser ses certificats en sûreté dans la cabane de la nourriture. « Si vous voulez, plus tard, vous les prenez, ou vous en faites ce que vous voulez », conseille-t-il.
Selon Mauro Millán, « dans cette région, il est très fréquent et très habituel que des juges ou des procureurs soient propriétaires terriens et éleveurs. Quelles chances avons-nous que cette justice prenne une décision impartiale sur les droits qu’on dit que nous avons ? La Justice elle-même ne veut pas que nous en arrivions à la discuter ».
Sur le point de monter en voiture, le juge de paix Palmieri ne le nie pas : « J’ai travaillé dans une ferme de Benetton. Maintenant, demandez-leur s’il n’ont pas travaillé pour Benetton », dit-il en montrant les tentes de la communauté. « Il y a trois villages sur 500 000 hectares. Les gens de ces villages travaillent comme bûcherons, poseurs de clôtures, transporteurs », selon Palmieri, ingénieur agronome élevé à Balcarce, où la Compagnie des Terres possède la ferme Santa Marta. « Si moi je fais ça (être juge de paix), je peux difficilement cacher pourquoi je suis venu dans le sud. Je n’ai travaillé pour l’entreprise que pendant six mois, je n’ai pas le profil qu’ils recherchent comme administrateur. Même en tant qu’administrateur, j’ai enseigné comment utiliser certains outils, rien de plus ».
Et il termine : « Benetton a acheté de bonne foi à Menéndez, Ochoa et je ne sais qui d’autre. Ils ont acheté. C’est l’Etat argentin qui a vendu. Dans l’histoire, on a toujours vendu à des étrangers, depuis l’époque de Butch Cassidy ».
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Un défilé de touristes au campement Leleque
Ceux qui aident et les autres
On n’entend que le murmure de l’eau, sa propre respiration et le vent. Jusqu’à ce que la mécanique rugissante s’approche : on l’entend des kilomètres avant qu’elle passe et elle rugit encore quelques kilomètres plus tard. L’hyper touristique route 40 et ses habitants rapides nous rappellent que rien n’est situé trop loin. Minibus à deux étages, camions, camionnettes, voitures. Kawel winka, disent les Mapuches : « le cheval du blanc ». Les initiés passent devant le drapeau à 130 kilomètres à l’heure dans un vacarme de klaxons festifs : le kawel winka communique. De l’autre côté de la clôture, un mapuche salue de la main, fatigué de répondre à cet appel qui se termine par une pression du doigt sur le bouton. Quelques « cavaliers » se garent et s’approchent pour demander de quoi il s’agit. Beaucoup, l’esprit enhardi, mettent les deux pieds dans le plat.
— « C’est ça que vous a donné Benetton ? » - est la première question sur la liste de ceux qui sont convaincus par la bonne campagne de presse - selon la communauté - dirigée par la multinationale pour « redorer son blason ». L’expulsion de la famille mapuche en 2002 a eu pour réponse des manifestations devant les portes des entreprises Benetton de 120 pays. La confusion est venue dans une large mesure l’année dernière, quand Benetton a voulu « faire don » de 7 200 hectares au gouvernement de Chubut. La province a rejeté le cadeau car les terres étaient très mauvaises, elles ne suffisaient même pas à nourrir quelques familles.
— « C’est ça que vous a donné le gouvernement de la province ? » - arrive en deuxième. Même en rêve, les mapuches ne sont pas assez innocents pour espérer que l’Etat ou une entreprise leur rende ce qui a été arraché par la violence et l’argent. « C’est une récupération », commence à expliquer patiemment celui qui s’approche de la barrière. Il explique : « Nous n’avons rien pris ni occupé. Nous revenons sur notre terre millénaire pour y vivre selon notre culture ».
— « Et que pouvons-nous faire ? » - demandent les touristes.
— « Faites savoir ce qui se passe ici. Les grands medias se moquent de le raconter ».
Les voyageurs remontent dans leurs voitures avec une certaine satisfacti