Economie
Posté le 25.01.2008 par djamazz
Questions et réponses concernant l'actuelle crise financière
par Rodrigue Tremblay
Mondialisation.ca, Le 24 janvier 2008
The New American Empire
« Le problème [des défauts de paiement] sera sensiblement plus grand l'année prochaine [2008], car [les hypothèques de 2006] avaient de bas critères. »
Henry Paulson, le secrétaire du Trésor des États-Unis
« La meilleure façon de détruire le système capitaliste est de s'attaquer à sa monnaie. Par des procédés constants d'inflation, les gouvernements peuvent confisquer d'une façon secrète et inaperçue une part notable de la richesse de leurs citoyens. »
John Maynard Keynes (1883-1946)
source: http://www.thehindubusinessline.com/2007/08/27/stories/2007082750430800.htm
Question n ° 1 - Qu'est-ce qui a déclenché la crise des subprimes aux États-Unis? Pouvez-vous la comparer aux anciennes crises telles qu'à celle des années 80?
Les questions sont adressées par le « Turkish Daily News, » à Istanbul en Turquie.
Les réponses sont du Dr Tremblay.
Quatre facteurs sont reliés entre eux et sont responsables d'avoir engendré la crise financière en cours [les subprimes] qui sévit aujourd'hui aux États-Unis.
Premièrement : la politique monétaire. Après l'éclatement de la bulle Internet [dot.coms en anglais] en 2001 ayant provoqué la récession de mars à novembre 2001, la Fed alors présidée par Alan Greenspan a agressivement abaissé le taux d'intérêt directeur [le Federal Funds rate] passant alors de 6,5% à 1% en 2004, soit le plus bas taux depuis 1958. Il est maintenant reconnu que cette réduction était excessive et que la Fed n'aurait pas dû abaisser son taux en deçà de 2% et qu'il aurait dû être à nouveau augmenté quelque part en 2002. En effet, de 2002 à 2004, la banque centrale des États-Unis a mène une politique monétaire qui était trop expansionniste. Étant aujourd'hui devenu l'ancien président de la Fed, Alan Greenspan, explique sa politique d'alors en affirmant qu'il avait peur que n'arrive une période de déflation, mais peu d'économistes sont d'accord avec lui. Entre 2002 et 2004, la Fed n'avait pas besoin de garder les taux d'intérêt à court terme aussi bas et pendant si longtemps, d'autant plus que l'administration Bush avait réduit les taux d'imposition et qu'elle avait augmenté ses dépenses militaires par l'invasion militaire de l'Iraq.
Deuxièmement : le boom immobilier. Les taux d'intérêt anormalement bas aux États-Unis et aussi partout ailleurs en raison de l'interconnexion entre l'argent et les marchés de capitaux, a alimenté un boom immobilier à travers le monde qui n'était pas viable à long terme, puisqu'il était basé sur la spéculation. En effet, les taux hypothécaires aux États-Unis sont demeurés faibles, même après que la Fed ait commencé à relever son taux directeur [Federal Funds rate] de 1% au milieu de 2004 jusqu'à 5,25% en juin 2006. Cela a amené les États-uniens à emprunter d'énormes sommes à l'étranger. En 2006, le déficit courant des États-Unis a même atteint 6% du PIB. La Chine, le Japon et les pays producteurs de pétrole étaient les principaux acheteurs de bons du Trésor et des obligations US.
Troisièmement : de nouvelles règles bancaires. Étant donné l'incessante augmentation de la valeur des maisons, les institutions de prêt ont assoupli leurs règles de prêts puisque les maisons données en garantie de ces prêts gagnaient toujours de la valeur. Les banques et les autres prêteurs hypothécaires ont commencé à accommoder les emprunteurs de la catégorie des subprimes ayant un crédit douteux, en élargissant le marché des prêts hypothécaires à ces acheteurs de maison qui en d'autres temps n'auraient pas pu se qualifier. Des prêts pour l'acquisition de maison ont été octroyés de manière non conventionnelle à des emprunteurs qui n'ont pas eu à justifier leurs sources de revenus. Certains prêts étaient des prêts appelés « payez-l'intérêt-seulement » [interest-only] avec de faibles versements hypothécaires de 5% ou moins. Certains autres prêts étaient des prêts à taux variables (ARMs), avec de faibles taux d'intérêt pour la première année ou pour les deux premières années, pour être par la suite augmentés à des taux beaucoup plus élevés. En 2006, environ 25% des prêts hypothécaires aux États-Unis étaient des subprimes et près de 20% étaient des prêts à taux variables.
Quatrièmement : les nouveaux produits financiers. Avec la forte augmentation des demandes pour des emprunts hypothécaires, les grandes banques ont eu recours à certains produits financiers inventifs en vue d'économiser leur capital. Elles ont commencé à regrouper ces prêts de manière plus attrayante et à les segmenter (ou à les fractionner) sous la forme de nouveaux titres exotiques et ce faisant, à transférer le risque de crédit aux acheteurs de ces titres. C'est ainsi qu'a été créé une nouvelle catégorie de titres, souvent cotée AAA (la cote la plus sûre) par les agences de notation et que des fonds mutuels, des sociétés d'assurance, des fonds de pension et d'autres investisseurs pouvaient acheter.
Ces nouveaux Fonds d'investissement spécialisés (SIVs) sont présentés sous différents noms tels que les Titres adossés à des créances obligataires (CBOs) ou les Titres adossés à des actifs (CDOs). Ils avaient les caractéristiques des Papiers commerciaux [Asset-based commercial paper]. C'est le marché des papiers commerciaux qui est actuellement perturbé aux États-Unis et ailleurs et qui est au centre de la crise financière actuelle. Au plus fort de la crise au cours de l'été 2007, le marché des papiers commerciaux aux États-Unis était évalué à environ 1 170 milliards de dollars. Il est tombé aujourd'hui à environ 900 milliards de dollars et il continue toujours à s'amenuiser, alors que les banques comptabilisent des créances douteuses. [NB: Ce processus de désintermédiation (1) financière peut durer plusieurs années.]
La crise de l'épargne et du crédit du début des années 1980 fut aussi un coup sérieux à l'économie US. Plus de 1000 institutions financières d'épargne et de crédit ont fait faillite et les pertes sont estimées à environ 150 milliards de dollars. De plus, la crise a contribué à engendrer la récession de 1990-1991. Cette fois-ci, la crise financière est au moins aussi mauvaise, sinon pire, puisque c'est l'intégrité de l'ensemble du secteur bancaire US qui et remis en question. L'ampleur des pertes de la crise actuelle n'est pas encore complètement connue, mais tout le monde s'accorde à dire qu'elles seront très importantes.
[Un autre exemple des années 90 est la faillite tout juste évitée en septembre 1998 du Hedge fund « Long Term Capital Management (LTCM). » La Réserve fédérale (la Fed) a dû intervenir en panique et fournir des liquidités afin d'éviter la liquidation forcée de cet important acteur financier qui aurait alors eu un impact négatif sur le cours des obligations et qui aurait engendré une hausse des taux d'intérêt et ce, au moment même où se déroulait une crise financière en Asie. NB: Les Hedge funds sont essentiellement des entités spéculatives privées qui ont pris des risques financiers dans les taux d'intérêt, sur le marché des devises et des produits dérivés de même que dans les marchés financiers en général.]
Question n ° 2 - Comment l'états-unien moyen en sera-t-il affecté?
Puisque la propriété d'une maison est une grande partie la valeur nette de l'états-unien moyen, la baisse des prix de l'immobilier et les saisies suite au défaut de remboursement des emprunts hypothécaires les contraindront à réduire les dépenses de consommation au cours des prochains mois par un effet négatif sur la richesse. La perte d'emplois et de revenus dans la construction et dans l'industrie financière va également avoir un impact négatif sur les dépenses de consommation. Par-dessus tout, l'états-unien moyen perra être appelé à réduire son endettement total. Réunis ensemble, la dette hypothécaire et l'endettement des consommateurs représentent environ 125% du revenu disponible. Historiquement, ce sont des niveaux très élevés.
Question n ° 3 - Comment évaluez-vous les politiques de la Fed suite à ces turbulences? Quel est votre avis au sujet du scepticisme relatif à l'inflation?
Eh bien, tel que je l'écrivais sur mon blog le 21 septembre dernier, je pense que la Fed actuellement présidée par Ben Bernanke a paniqué lorsqu'elle a annoncé qu'elle réduisant ses taux de façon plus importante qu'il ne l'avait été anticipé, une réduction d'un demi point de son taux directeur [Federal Funds rate] et de son taux d'escompte et ce, alors même qu'elle avait déjà coupé son taux d'escompte d'un demi point, le 17 août 2007. Le but était d'aider les grandes banques des États-Unis confrontées à de grandes difficultés d'emprunt et de faciliter le renflouement de leurs filiales et d'autres acteurs, tels que les Hedge funds, aux prises dans la crise des prêts subprimes. Ce faisant, la Réserve fédérale de Ben Bernanke suit, dans une certaine mesure, les conseils de Walter Bagehot qui prône une réduction agressive des taux en situation de crise financière. Le seul problème est que la règle de Bagehot recommande à la banque centrale de prêter généreusement en période critique d'austérité du crédit ... mais à un taux d'intérêt élevé. En prêtant à des prêteurs en difficulté à des taux préférentiels réduits, la Fed agit comme si elle était leur « gouvernement » c'est-à-dire qu'elle finance leurs opérations de prêts à risque tout en taxant ceux qui détiennent des dollars US. Il ne s'agit pas seulement de tenter de les rendre plus « liquides », mais aussi plus « solvables » et de diminuer le risque de faillite.
En agissant ainsi et surtout par sa politique d'abandon du dollar sur les marchés des changes étrangers, la Réserve fédérale de Ben Bernanke sème les germes d'une inflation future. Tous ces nouveaux argents qui ont été injectés dans le système financier seront difficiles à retirer et les pressions inflationnistes devraient commencer à se pointer dans quelques années, suite au ralentissement économique prévu. D'autant plus que le cycle de Kondratieff, un long cycle moyen de 54 ans d'inflation, de désinflation et de déflation est sur le point de suivre son cours en 2010-11. Une nouvelle période d'inflation devrait débuter tout de suite après.
Question n ° 4 – Il est dit que lorsque que les États-Unis toussent, le reste du monde attrape la grippe. Que se passera-t-il lorsque les États-Unis attraperont une grippe aussi forte que celle-ci?
Et quelles sont les perspectives pour les marchés émergents tels que la Turquie, qui comptent sur les exportations et qui ont vu un afflux massif de capitaux étrangers au cours des 5 dernières années?
L'économie US représente environ un quart de l'économie mondiale, de sorte qu'il est raisonnable de s'attendre à ce que le ralentissement de l'économie US aura des répercussions sur les autres économies. Aujourd'hui, l'Europe et l'Asie sont encore en plein essor. Toutefois, la baisse du dollar US et l'augmentation simultanée de la valeur de l'euro et de la plupart des autres monnaies, conjuguée à la hausse du prix du pétrole, sont appelées à avoir un impact négatif sur ces économies. En fait, il peut prendre jusqu'à deux ans avant qu'une monnaie surévaluée ait un impact sur l'économie réelle.
Le danger pour la Turquie est d'être aux prises avec une monnaie surévaluée alors qu'elle poursuit une stratégie de croissance économique appuyée sur les exportations. En effet, au cours des dernières années, la Nouvelle livre turque a augmenté par rapport au dollar US et même par rapport à l'euro. Cela a eu des effets bénéfiques dans la lutte contre l'inflation, mais cela pourrait aussi nuire à la croissance future. Le plus récent exemple d'une telle situation a été l'Argentine, à la fin des années 1990, qui a été forcé d'abandonner la parité fixe de sa monnaie avec le dollar US.
Question n ° 5 - Est-ce que vous percevez une différence d'approche entre l'économie des pays anglo-saxons et celles des pays de l'Europe continentale qui, pour l'essentiel, s'en sortent indemnes?
Comme vous le savez, certaines banques européennes ont dû être renflouée après avoir subi de lourdes pertes dans leurs opérations des papiers commerciaux. En conséquence, la Banque d'Angleterre et la Banque centrale européenne ont injecté d'énormes sommes d'argent neuf dans leur secteur bancaire. Aux États-Unis, la Réserve fédérale a une double mission, qui est de contrôler l'inflation et aussi de favoriser la croissance économique. En Europe, la mission de la Banque centrale européenne est de contrôler l'inflation. Cela ne signifie pas qu'il n'existe pas des pressions politiques visant à renoncer à la lutte contre l'inflation, afin de stimuler la croissance, telle que l'illustre si bien la campagne de M. Sarkozy contre les politiques de M. Trichet. Dans l'ensemble, toutefois, il semblerait que les pratiques bancaires irresponsables sont moins répandues en Europe qu'aux États-Unis, de même que les impacts négatifs devraient être moins répandus en Europe qu'aux États-Unis.
Question n ° 6 - Quelle est la leçon à tirer de cette crise et quels types de précautions devraient être prises?
De toute évidence, il y a eu un manque de diligence et de supervision de la part des Banques centrales et des autres organismes de réglementation, en particulier aux États-Unis. L'ancien président de la Fed (1951-1970) William McChesney Martin a déjà dit que « Le travail de la Réserve fédérale est de partir avec le bol à punch juste au moment où la fête commence à être intéressante. » Alors que la crise financière des subprimes démarrait réellement, la Fed de Greenspan semble être demeurée trop près de l'administration Bush et de ses objectifs politiques et qu'elle n'ait pas suffisamment pris conscience du danger que les nouvelles règles de gestion financière avaient été créées pour la santé du système financier et de l'économie dans son ensemble. La Fed aurait dû partir avec le bol à punch monnétaire en 2003-2004, mais elle ne l'a pas fait. Nous ne connaissons pas encore l'étendue des dommages qui ont été causés à l'économie réelle. J'espère qu'ils peuvent encore être maîtrisés et qu'ils ne se propageront pas.
Question n ° 7 – Prévoyez-vous une récession aux États-Unis?
Le président de la Fed Ben Bernanke et le secrétaire du Trésor des États-Unis Henry Paulson ne voient pas de récession à l'horizon pour les États-Unis en 2008. Quant à moi, je pense que le ralentissement économique est inévitable pour 2008. J'espère que le pire scénario ne se matérialisera pas. Toutefois, je m'attends néanmoins à une légère récession aux États-Unis en 2008, qui sera suivie par une plus sévère en 2010-2011 (soit au creux du cycle de 10 ans).
Question n ° 8 - Quel sera l'impact sur le dollar?
Eh bien, le dollar est en baisse depuis de nombreuses années et il atteint des records de tout les temps par sa faible valeur face à l'euro. En 2000, l'euro valait moins de 83 cents alors que maintenant, il est près de 1,50 $. Je pense que la phase actuelle de la baisse du dollar cessera bientôt. Hormis quelques grands chocs géopolitiques, le dollar pourrait rebondir dans les mois à venir. Il est actuellement très survendu.
Sur le long terme, nous sommes entrés dans une période où la demande en énergie et en ressources va être forte par rapport aux capacités de production. Cela devrait favoriser les monnaies des pays dont les économies sont fondées sur les matières premières telles que le Canada, l'Australie et les pays émergents en général.
Question n ° 9 - Quel en sera l'impact sur les prix du pétrole?
Les prix du pétrole sont le reflet de la baisse du dollar US. À près de 100 dollars le baril, le marché du pétrole est soit proche d'un sommet, ou soit il sera fonction d'une guerre contre l'Iran souhaitée par le tandem Bush-Cheney et qui aura pour résultat de graves perturbations dans la livraison du pétrole dans le détroit d'Ormuz. S'il devait y avoir un conflit entre les États-Unis et l'Iran, les prix du pétrole pourrait devenir encore beaucoup plus élevés avant de chuter, en raison d'une récession mondiale. S'il s'avérait qu'il n'y avait pas de grand conflit avec l'Iran et aucune perturbation dans l'approvisionnement en pétrole, le niveau élevé des prix actuels devraient logiquement redescendre.
Le 3 décembre 2007.
The New american Empire, © 2007. Tous droits réservés.
Articles de Rodrigue Tremblay publiés par Mondialisation.ca
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Posté le 17.01.2008 par djamazz
Achoura : c’est demain
Tout sur la Zakat ; sa philosophie et ses conditions
Par : Par le Dr Ali El Ammari Le : mercredi 16 janvier 2008
La Zakat, ou aumône obligatoire, est la troisième base de l’Islam. C’est un culte financier qui purifie l’âme et hausse ses mérites, comme il purifie les biens et accroît la richesse.
Ce n’est pas une obole offerte au pauvre par le riche, mais un droit dû au pauvre dans les biens du riche : “Prélève sur leurs biens une part pour les purifier et élever leurs âmes”, dit le Coran. il dit encore : ! “Priez et acquittez-vous de la Zakat”.
Institution de la Zakat
La Zakat fut instituée à La Mecque sans préciser son taux : “Heureux les croyants qui prient avec humilité et s’acquittent de la Zakat”.
Ce droit est mentionné dans plusieurs versets mecquois, mais son taux ne fut fixé qu’à Médine ; c’est pourquoi les ulémas sont d’accord à ce qu’il fut institué en l’an II de l’hégire, ainsi que son taux, ses conditions et ses dispositions. Le but de cette institution financière est de faire régner la charité et l’esprit d’amour au sein de la société islamique.
La volonté de Dieu a rendu les uns riches et les autres pauvres afin que la vie prenne son cours normal sur terre. Car, si tous les hommes étaient riches, leurs intérêts cesseraient, et si tous les hommes étaient pauvres, ils mèneraient une vie incommode et servile, leur existence serait sans but et l’humanité serait ainsi demeurée stationnaire dès sa création.
En établissant ces deux classes sociales par sa sagesse, Dieu leur a ordonné de vivre dans la coopération et la solidarité, en exigeant des riches le versement d’une part de leurs biens aux indigents, et en exigeant de ceux-ci le déploiement de leurs efforts au service des riches, en vue de réaliser leurs intérêts réciproques.
Bienveillant à l’égard de ces deux classes, l’Islam ne prélève qu’une part minime sur les richesses au profit de la classe déshéritée de la fortune, pour apaiser sa haine et sa rancœur. De même, en approuvant et en protégeant la propriété privée contre toute spoliation, l’Islam l’éloigne ainsi du danger du communisme qui veut que tout soit la propriété de l’Etat, ce qui arrête toute émulation entre les hommes, et partant, tout progrès social.
Les principes islamiques d’économie refusent également le capitalisme, car les biens que nous possédons appartiennent en réalité à Dieu : “Croyez en Dieu et à Son Prophète, et donnez des biens que Dieu vous a accordés”.
(Ch.LVII, v. 7).
Cette vérité fut aisément conçue par un berger arabe à qui l’on demanda :
- A qui appartiennent ces moutons ?
Et lui de répondre sur-le-champ :
- A Dieu, mais ils sont entre mes mains.
Il sied donc à celui qui jouit d’un bien de se conformer à l’ordre de celui qui le lui a octroyé.
La Zakat étant un droit financier imposé par Dieu, tout musulman qui le doit, doit le verser au profit des nécessiteux.
Ouvrans une parenthèse pour dire qu’il y a d’autres aumônes facultatives conseillées, pour pourvoir aux besoins des pauvres, et dont certains ulémas les considèrent comme une imposition tout comme la Zakat. Ainsi, la participation de leurs assiettes à l’économie de la communauté islamique, les place dans une juste mesure entre le communisme qui abolit la propriété individuelle et le capitalisme qui fait des biens la puissance des riches. Selon le point de vue de certains ulémas modernes, la Zakat doit être considérée comme une institution sociale suppléant aux doctrines des socialistes, des économistes et des dualistes ; en effet, les socialistes veulent prendre en main les biens des gens et les répartir entre eux selon le travail fourni par chacun d’eux ; les économistes prétendent que le socialisme abolit les capitaux, facteurs nécessaires aux travaux et aux projets gigantesques, et partant, il faut que la société ait de gros capitaux pour réaliser les grandes entreprises ; les dualistes affirment que la présence des riches et des pauvres dans la société est un facteur nécessaire pour maintenir les éléments du progrès et de la concurrence, autrement il n’y aura pas d’émulation ni d’ambition au sein de la communauté, et partant, le genre humain fera sûrement une marche rétrograde ! Or, bien que révélé avant ces doctrines, l’Islam les concilie toutes dans des principes sains et sages, respectant en même temps la propriété et les biens individuels au sein de sa communauté.
Etymologie : Au point de vue philologique, le mot “zakat” veut dire augmentation, croissance. Il a aussi le sens de “purification des bénédictions” : “Par l’âme et la puissance qui l’a façonnée, qui lui a donné la notion du bien et du mal, celui qui se purifiera sera heureux, et celui qui se souillera sera réprouvé”, dit le Coran (XCI, v.7-10).
Il dit encore : “Dieu vous connaît, Lui qui vous a tirés de la terre puis du sein de vos mères ; ne vous louez pas d’être purifiés, il connaît ceux qui le craignent”. (Ch.LIII, v.32).
Il dit de même : “Quant au jeune homme, ses parents étaient croyants, et nous avons craint de les entraîner dans de fâcheuses aventures et les rendre impies, ainsi nous avons voulu leur donner en échange un fils plus pur et plus pieux”. (Ch.XIII, v. 80, 81).
Dans la jurisprudence islamique, la zakat désigne la part déterminée dans un bien revenant aux pauvres. C’est donc une imposition destinée à faire régner la solidarité idéale et la coopération parfaite, deux bases sur lesquelles doit être fondée la société islamique.
Retenons que ce droit financier ne doit pas être versé par les parents à leurs fils, ou à leurs petits-fils, ni par les fils à leurs parents, car les uns et les autres sont obligés de subvenir à leurs besoins réciproques. De même, il ne doit pas être versé à l’épouse, car toutes ses dépenses sont légalement à la charge du mari. Il doit donc être versé aux pauvres qui ne sont pas entretenus par le contribuable.
Rapport entre le sens linguistique
et le sens juridique de la Zakat
Dieu dit : “Prélève sur leurs biens une part pour les purifier et élever leurs âmes”.
Ainsi, la Zakat purifie l’âme de celui qui s’en acquitte, de l’amour pernicieux de ce monde et de l’avarice sordide : “Trois choses font perdre l’homme l’avarice, la passion et la vanité” dit le Prophète. En s’habituant à cette aumône obligatoire, on se met à l’abri de l’avarice : “Ceux qui se mettent à l’abri de l’avarice seront heureux”, dit le Coran.
Ils seront heureux au Jour du Jugement dernier pour avoir obéi à Dieu. “La foi et l’avarice ne peuvent jamais s’unir dans le cœur d’un croyant”, dit le Prophète.
L’ordre du prélèvement de ce droit s’adresse, dans le verset précité, à l’Envoyé de Dieu en sa qualité d’éducateur et de guide : “C’est Dieu qui envoya aux habitants de La Mecque un messager choisi parmi eux, pour leur réciter les versets du Coran, les purifier, et leur enseigner le Livre et la sagesse, alors qu’auparavant ils étaient plongés dans un égarement profond”. (Chap. LXII, v.2).
L’intention
La Zakat étant une obligation, l’intention de la verser aux pauvres doit précéder l’action du versement. Il est dû par tout musulman libre, majeur, possédant ses facultés mentales, et ayant un revenu minimum fixé par la loi islamique, excédant ses besoins et libre de toute dette.
Ce revenu imposable doit être en la possession de son propriétaire durant la période d’une année. Le prophète dit à Moadh Ibn Djabal : “Prélève cinq dirhems sur chaque 200 dirhems que tu possèdes depuis un an”. Et ce, conformément à ce verset : “Ils l’intérrogent sur ce qu’ils doivent verser aux pauvres, dis-leur l’excédent”. (Chap. II, v. 219).
Ibn Abbas interprète cet “excédent” par la somme d’argent qui reste après avoir pourvu à tous les besoins de la famille.
On rapporte cette parole du troisième khalife Osman Ibn Affan : “Ce mois est celui durant lequel vous devez verser la Zakat. Que celui qui a une dette s’en acquitte d’abord, puis prélève la Zakat sur ce qui lui reste”. La durée d’une année est obligatoire : “Pas de zakat sur un bien qui n’est pas en possession de son propriétaire depuis un an”, dit le prophète. Retenons que l’année islamique est de douze mois lunaires.
Biens imposables
Les biens imposables sont : l’or et l’argent, les métaux et trésors, le bétail, les marchandises, les plantes et les fruits.
“Ceux qui thésaurisent l’or et l’argent et ne les dépensent pas dans la voie de Dieu, annonce-leur un châtiment douloureux”, dit le Coran.
Retenons que la Zakat est due sur les biens susceptibles d’augmentation, car tout bien qui n’augmente pas est exempt de tout impôt, comme les habitations, les outils des artisans.
La preuve de l’obligation de verser la Zakat de ces deux métaux précieux se trouve dans ce Hadith du Prophète rapporté par Abou Horaïra : “Tout possesseur d’or ou d’argent qui refuse de verser la Zakat, ces métaux seront réduits en plaques chauffées au feu et seront appliquées sur son front, ses flancs et son dos au Jour du Jugement dernier”.
Le châtiment prévu dans le verset et le Hadith prêtés sont une preuve irréfutable de l’institution de la Zakat sur ces métaux.
Les quatre Khalifes et leurs successeurs ont toujours exigé la Zakat de ceux qui devaient la payer. En ce qui concerne l’or, la Zakat est due à partir de vingt mithqals ou pesées. Le mithqal vaut, selon les ulémas, le poids d’un dinar.
Pour l’argent, la Zakat est due à partir de 200 dirhems. Il paraît que ce chiffre valait, au temps du Prophète, vingt dinars.
Quant à l’origine de ceux deux taux, nous la trouvons citée dans ce Hadith du Prophète rapporté par Ali Ibn Abi Taleb — quatrième khalife — : “Quiconque possède deux cents dirhems pour la durée d’une année doit prélever sur ce montant cinq dirhems, rien de plus, jusqu’à concurrence de vingt dinars.
Quiconque possède vingt dinars pour la durée d’une année, doit prélever sur ce montant un demi-dinar. Tout excédent sera évalué selon ces proportions”. Abd-Allah Ibn Omar rapporte à son tour cette parole du Prophète : “Pas de Zakat à prélever sur une somme inférieure à vingt mithqals d’or, et à deux cents dirhems d’argent”.
Le taux dû sur chacun de ces deux métaux précieux est donc le même : le quart du dixième ou 2,5%. Tous les imams sont d’accord sur ce pourcentage. Comme de nos jours les hommes ne se servent plus de monnaies en or ou en argent, il faut évaluer le montant de la Zakat selon la monnaie en cours. Les auteurs de l’ouvrage intitulé : ou La jurisprudence selon les quatre rites — édité par le ministère des Waqfs — ont évalué les vingt dinars à P.T. 1.187,5 et les deux cents dirhems d’argent à P.T. 529,3.
Aujourd’hui, avec l’inconstance des valeurs monétaires, il faudrait que nos ulémas se réunissent chaque année pour évaluer la somme imposable selon la Bourse des valeurs. Cependant, certains jurisconsultes sont d’accord à ajouter la quantité d’or qui n’est pas arrivée au niveau imposable à la quantité d’argent que l’on possède et verser la Zakat due sur leur montant total. Mais l’imam Al-Chaféi rejette cette addition se basant sur ce hadith : “Pas de Zakat sur un montant inférieur à cinq okiehs (40 dirhems) et aussi sur la différence de la nature de ces deux métaux et sur la différence de leur montant imposable”. Convenons que les jurisconsultes qui conseillent cette addition le font dans l’intérêt du pauvre, surtout que le taux à prélever sur ces deux métaux est le même : 2,5%.
Quant à l’imam Ibn Hanbal, il va jusqu’à exiger — dans l’intérêt du pauvre — le versement de la Zakat même s’il manque au montant canonique trois mithqals (évalués par l’imam Malek à trois dirhems). Notons que tout excédent sera calculé selon sa proportion au plafond financier imposable.
On rapporte à ce propos cette opinion de l’imam Abou Hanifa : “L’excédent est imposable à partir de 40 dirhems pour l’argent, et de 4 dinars pour l’or”. Cette opinion est basée sur cette parole de l’Envoyé de Dieu, rapportée par Moadh Ibn Djabal : “Pour chaque 200 dirhems, la Zakat est de 5 dirhems, et pas de Zakat pour un excédent inférieur à 40 dirhems”.
I - La Zakat des métaux et des trésors enfouis
Les jurisconsultes ne sont pas d’accord sur la définition des métaux et des trésors enfouis sous terre. Abou Hanifa ne fait aucune différence entre métaux et trésors.
Pour les Malékites, le métal est tout corps se trouvant au sein de la terre, comme les veines d’or et d’argent, le cuivre, le plomb, le soufre, le sel, le pétrole, ou dans la mer comme les perles, le corail. Les trésors enfouis sont l’or et l’argent cachés sous terre par les hommes, comme faisaient les Arabes païens. La différence entre métal et trésor peut être résumée en ce qui suit : le métal est d’origine terrestre donc créé par Dieu, alors que le trésor est une épargne mise sous terre par les soins de son propriétaire.
De même, les jurisconsultes ne sont pas en parfait accord quant au doit revenant au pauvre ou à l’Etat, de ces métaux et trésors. Je citerai quelques opinions, puis je choisirai celle qui est la plus favorable au pauvre.
1 — Les Hanbalites prélèvent le quart du dixième soit 2,5% sur tout ce qu’on extrait de terre si sa valeur arrive au plafond imposable.
2— Les Hanafites prélèvent le cinquième sur tout métal devant subir le feu, comme l’or, l’argent, le fer. Ce cinquième doit être distribué au profit des catégories de personnes citées dans ce verset : “Sachez que sur le butin, le cinquième revient à Dieu, à Son Prophète, à ses proches parents, aux orphelins, aux pauvres et aux voyageurs, si vous croyez en Dieu, et à ce que nous avons révélé à notre Serviteur le jour où l’Islam reçut sa consécration, et où les deux armées se rencontrèrent. Dieu est Tout-Puissant”. (Chap. VIII, v. 41).
Ce cinquième doit être versé par le croyant ou même par le scripturaire qui a trouvé le métal ou le trésor dans une terre n’appartenant à personne, comme le désert. Ce qui reste de ce cinquième revient au trouveur. Mais, si ce trouveur découvre le métal ou le trésor dans sa maison, ils deviendront sa propriété et versera la Zakat selon leur valeur respective sans attendre la durée d’une année.
3 — Les Chaféites prélèvent le quart du dixième sur l’or et l’argent, et rien sur les autres métaux.
Personnellement, je considère l’opinion des Hanbalites comme la plus profitable pour les pauvres, car ce métal est un bien trouvé c’est-à-dire acquis sans effort ou dépense. Il en est de même pour le trésor caché, et le moindre geste humain est d’en faire profiter les déshérités de la fortune, en signe de reconnaissance à Dieu le véritable bienfaiteur.
Si l’or, l’argent ou le trésor que l’on trouve n’atteint pas le niveau canonique imposable, il faut dans ce cas ajouter sa valeur à la somme que l’on possède déjà, et verser la Zakat sur le chiffre total de leur addition.
Si l’on trouve le métal ou le trésor dans une maison ou un endroit appartenant à une personne, il faut le lui rendre en tant que son véritable propriétaire. Pour ce que la mer rejette comme les perles, le corail, l’ambre gris, il n’y a pas de Zakat à prélever sur leur valeur conformément à l’unanimité des opinions des ulémas, vu qu’aucun Hadith n’a été rapporté à leur sujet. La Zakat imposée sur le métal est contenue dans ce verset : “Ô croyants, faites l’aumône des meilleures choses que vous avez acquises, et de ce que nous avons fait sortir de terre pour vous”. C’est-à-dire les métaux et les veines d’or et d’argent.
Tous les imams sont d’accord à ce que les pauvres ont un droit sur les biens des riches, quelles que soient leurs dénominations à partir du niveau financier imposable. Quant au cinquième, il est l’objet de ce Hadith : “Acquittez-vous du cinquième sur les trésors enfouis sous terre”.
Cependant, Hassan Al-Basri est le seul qui soit en désaccord avec les ulémas, car selon lui, il faut prélever le cinquième si le trésor se trouve dans un territoire de guerre, et les 2,5% s’il se trouve dans une terre arabe.
II - La Zakat des bijoux
Parlons maintenant des métaux précieux travaillés.
Les ulémas sont en désaccord quant à la Zakat à prélever sur l’or et l’argent travaillés. Il faut distinguer, selon leurs opinions, deux sortes de bijoux : ceux destinés à la parure, et ceux destinés au commerce. Voici en résumé les opinions des trois Imams : Malek, Ibn Hanbal et Al-Chaféi.
1— Les bijoux destinés à la parure des femmes, mais sans exagération dans leur quantité, sont exempts de toute Zakat.
2 — L’exagération dans leur quantité les assujettit à la Zakat, car ils seront considérés comme une épargne pour les jours difficiles.
3 — Les bijoux dont l’usage est défendu aux hommes, comme les bagues, les bracelets et les colliers en or doivent être grevés de la Zakat. Il en est de même pour les plats et les autres ustensiles en or et en argent, car ils seront considérés, dans ce cas, comme un facteur de luxe défendu par l’Islam.
4 - Les bijoux destinés au commerce doivent être assujettis, à l’unanimité, à la Zakat. Le cheikh Al-Mawawi rapporte, dans son ouvrage Al-Madjmou’ ou la Somme, que l’Imam Al-Chaféi a dit : “L’or et l’argent travaillés sont grevés de la Zakat, excepté les bijoux que portent les femmes comme parure, mais sans exagération dans leur quantité”. Pour les articles 1 et 2, il s’agit de l’opinion des trois imams susmentionnés. Pour les articles 3 et 4, il s’agit de l’opinion des jurisconsultes. Ibn Qodama dit dans son ouvrage intitulé Al-Moghni ou le Suffisant, renfermant les sources du rite hanbalite : “L’usage des ustensiles en or et en argent est défendu indistinctement aux hommes et aux femmes. Ainsi, leurs propriétaires doivent prélever la Zakat sur la valeur de leur poids.
Si cette valeur n’atteint pas le niveau imposable, il faut l’ajouter à la somme des autres biens possédés par eux, et verser la Zakat selon le chiffre total de leur addition”. Puis il ajoute : “Il n’est pas permis d’orner d’or ou d’argent les exemplaires du Coran, ni les mihrabs des mosquées (niches), ni employer des lampes en or ou en argent, car ils entreraient dans la catégorie des ustensiles”.
Quant à Abou Hanifa, il exige le prélèvement de la Zakat sur les bijoux et les objets en or ou en argent destinés à la parure des femmes ou au commerce.
III - La Zakat du bétail
Cette Zakat est confirmée par la tradition et le consensus des ulémas. En effet, plusieurs Hadiths citent les différentes catégories de bétail et la Zakat due par chacune d’elles. Les chameaux, les vaches, les moutons et les chèvres sont sujets à la Zakat, vu leur utilité et la croissance continue de leur nombre.
Alors qu’aucune Zakat n’est due sur les mulets et les ânes parce qu’on les emploie comme bêtes de somme et comme montures. Cependant, on est en désaccord sur la Zakat des chevaux, car Abou Hanifa l’exige alors qu’Al-Chaféi la conteste.
Abou Hanifa se base sur ce Hadith : “Sur les chevaux qui vont librement au pâturage, est dû une Zakat d’un dinar par animal”. Il faut entendre par chevaux, les deux sexes de la race chevaline. Toujours selon Abou Hanifa, le propriétaire peut choisir entre le paiement d’un dinar pour chaque cheval, ou le prélèvement de la Zakat selon le prix total de ses chevaux.
Or, les Chaféites considèrent ce Hadith comme étant de la catégorie des Hadiths faibles. Ajoutons que la Zakat du bétail n’est due que si les troupeaux trouvent librement leur fourrage durant la plus grande partie de l’année. Si, au contraire, c’est leur propriétaire qui pourvoit à leur nourriture durant la plus grande partie de l’année, de ses propres deniers, il est dispensé du versement de leur Zakat. Témoin, cette phrase citée dans le message d’Abou Bakr à un de ses intendants : “La Zakat est due sur le bétail trouvant librement son pâturage”.
A- La Zakat des chameaux
Ce droit n’est dû qu’à partir de la possession de cinq chameaux. Sur ce nombre est dû un mouton jusqu’à concurrence de 24 chameaux.
Pour 25, la Zakat est d’une chamelle âgée d’un an et entrant dans sa deuxième année ; pour 36, une chamelle de deux ans et entrant dans sa troisième année ; pour 46, une chamelle de 3 ans et entrant dans sa quatrième année ; pour 51, une chamelle de 4 ans et entrant dans sa cinquième année ; pour 76, deux chamelles de deux ans ; pour 91, deux chamelles de trois ans ; pour 120, trois chamelles de deux ans. Ensuite, pour chaque quarante bêtes excédant ce dernier chiffre, deux chamelles de deux ans et entrant dans leur troisième année ; pour 50, une chamelle de 3 ans et entrant dans sa quatrième année.
B- La Zakat des vaches
Il faut posséder trente vaches. Sur ce nombre est dû une vache âgée d’un an. Pour 40, la Zakat est d’une vache âgée de deux ans ; ces deux chiffres doivent être toujours maintenus. Si le nombre de ces bêtes dépasse 30 mais n’arrive pas à 40, leur propriétaire est dispensé de Zakat, de cet excédent.
C- La Zakat des moutons et des chèvres
Cette Zakat est due à partir de la possession de quarante têtes de ces bêtes, conformément à cette parole du Prophète rapportée par Ibn Omar : “Le Prophète, dit-il, fit envoyer aux percepteurs d’impôts des écrits disant : Prenez un mouton sur chaque quarante jusqu’à 120 moutons : s’ils sont plus de 120, prenez-en deux jusqu’à 200 : s’ils dépassent ce chiffre, prenez-en trois jusqu’à concurrence de 300. Si le troupeau est formé de plus de 300 têtes, prenez-en un mouton sur chaque cent”.
Il en est de même pour les troupeaux de chèvres, et les troupeaux mixtes.
L’animal objet de la Zakat doit être âgé d’un an s’il s’agit d’un mouton, et de deux ans s’il s’agit d’une chèvre.
L’un et l’autre de ces animaux doit être sain de corps et ne souffrant d’aucune maladie.
Pour Malek, Al-Chaféi et Ahmed Ibn Hanbal, cette Zakat doit s’acquitter en nature. Seul Abou Hanifa permet sa conversion en numéraire selon le prix courant de la bête, vu que ce faire est favorable aux pauvres.
Abou Hanifa se base sur le fait que Moadh Ibn Djabal avait perçu la Zakat des habitants du Yémen en tissus, à la place de l’orge et du maïs qu’ils devaient, car les pauvres émigrés mecquois résidant à Médine avaient plus besoin de tissus pour se vêtir que de grains qui se trouvaient en abondance dans cette ville. A notre tour, nous optons pour l’opinion d’Abou Hanifa, surtout de nos jours où les transactions s’effectuent en monnaie et non en nature.
IV - La Zakat des marchandises
Selon la plupart des ulémas, la Zakat grève également les marchandises destinées au commerce, car, elles sont considérées, dans ce cas, comme un facteur de bénéfice. Ainsi donc, tout bien voué au commerce et soumis aux trois conditions suivantes, doit être assujetti à la Zakat.
Ces conditions sont :
a) L’intention de destiner ce bien au commerce. Faute de cette intention, c’est-à-dire si l’on conserve ce bien pour l’approvisionnement, il sera exempt de la Zakat. Il en est de même pour le bien acquis sans effort par son possesseur, comme l’héritage, même s’il a l’intention de le livrer au commerce, car il faut juger ce bien selon sa source qui est l’héritage dispensé de la Zakat.
Enfin, il faut que l’intention se réalise par l’action.
b) La possession de ce bien pour la durée d’une année.
c) Le niveau canonique rendant ce bien imposable
Certains jurisconsultes vont jusqu’à exiger ladite possession tout à fait intacte durant tous les jours de l’année. Une fois ces trois conditions remplies, le commerçant doit évaluer ses marchandises selon la valeur de l’or ou de l’argent en cours, puis déduire de cette évaluation le taux de la Zakat soit 2,5%.
Ajoutons que le commerçant doit évaluer ses marchandises selon la manière la plus profitable aux pauvres. C’est-à-dire si l’évaluation faite selon la valeur de l’or n’atteint pas le plafond imposable , il la fera selon la valeur de l’argent. Si malgré ce faire, le niveau imposable n’est pas encore atteint, il l’ajoutera aux autres en sa possession, toujours en vue d’arriver à la courbe susceptible d’être imposée, aux fins d’alléger les peines de ceux qui vivent à l’étroit.
Retenons enfin que la Zakat du commerce se trouve citée dans ce verset du Coran : “O croyants, faites l’aumône des meilleures choses que vous avez acquises ; “et dans ce hadith : “Les chameaux ont leur Zakat, les troupeaux ont leur Zakat, et les vêtements ont leur Zakat”. Par vêtement, il faut entendre ceux destinés au commerce. Certains compagnons du Prophète ont rapporté ceci : “Le Prophète nous ordonnait de prélever la Zakat sur tout ce qui était livré à la vente”.
Convenons que les vicissitudes de la vie obligent certains commerçants ou autres à contracter des dettes, lesquelles sont également soumises à la Zakat.
V - La Zakat des dettes
Nous avons cru sage, devant la variété des opinions des ulémas au sujet de cette Zakat, de choisir l’opinion des Hanafites à cause de sa clarté et de sa précision.
La jurisprudence hanafite divise la dette en trois catégories distinctes : forte, moyenne et faible.
a) Par “forte” on entend le prêt contracté pour les affaires commerciales. Cette dette doit être reconnue par le débiteur. Le créancier versera la Zakat si le montant rendu par le débiteur atteint le niveau minimum imposable, évalué à quarante dirhams.
Le taux de la Zakat est d’un dirham sur chaque quarante dirhams. La durée canonique d’une année est toujours requise, mais à compter de la date où le niveau imposable est atteint.
b) La dette “moyenne” est celle qui est contractée, non pas pour une affaire commerciale, mais pour le paiement d’un loyer, pour l’achat de vêtements, etc. Le créancier est tenu de verser la Zakat aux mêmes conditions que pour la dette forte.
c) La dette “faible” est celle que l’on contracte pour le paiement d’un douaire. Le créancier ne s’acquittera de la Zakat qu’aux conditions précédentes. De toute manière, le créancier est dispensé du versement de toute Zakat tant que son bien est entre les mains du débiteur. Retenons toutefois que si le créancier a d’autres sommes imposables, il devra, comme nous l’avons vu précédemment, ajouter le ou les montants reçus du débiteur à ces sommes, et verser la Zakat d’après leur addition.
VI - La Zakat des billets de banque
De nos jours les transactions ne se font plus en or ou en argent. Tous les Etats emploient les billets de banque, les titres, les actions… Les banques sont obligées, par la force de la loi, de verser la contre-valeur entière de ces billets, ou une partie, selon le désir de leurs propriétaires. Ces billets sont donc considérés comme des biens sujets à l’augmentation, remplaçant l’or et l’argent. De ce fait, ils sont grevés de la Zakat s’ils remplissent les conditions requises pour son versement.
Il en est de même pour les actions et les titres.
Ajoutons enfin que les loyers encaissées par les propriétaires des maisons, des appartements ou d’autres édifices, ainsi que les bénéfices tirés des usines ou d’un métier quelconque, sont également soumis à la Zakat selon les normes précitées relatives aux deux monnaies d’oret d’argent.
VII - La Zakat des plantes et des fruits
“Ô croyants, faites l’aumône des meilleures choses que vous avez acquises, et de ce que nous avons fait sortir de terre pour vous”, dit le Coran.
Ce verset prouve qu’il faut verser la Zakat des cultures, c’est-à-dire des plantes et des fruits, en reconnaissance des bienfaits de Dieu : “Tu vois la terre desséchée, mais dès que nous l’arrosons de pluie, elle palpite et s’épanouit, faisant germer toute espèce de végétaux et de plantes égayant la vue”, dit encore le Coran (chap. XXII, v. 5).
Nous avons également ce verset qui confirme cette obligation : “C’est Lui qui a créé les jardins de vignes supportés par des treillages, et ceux qui ne le sont pas ; les dattes et les plantes de saveur variée, les oliviers et les grenadiers de même espèce et d’espèce différente. Nourrissez-vous de leurs fruits et payez leurs droits le jour de leur récolte, évitez le gaspillage, car Dieu n’aime pas ceux qui gaspillent”. (Chap. VI. v. 141).
La tradition du Prophète nous a déterminé les catégories de plantes et de fruits imposables. Ce sont : le blé, l’orge, les dattes et le raisin sec. La quantité imposable est évaluée à cinq wassaqs :
“Pas de Zakat pour une quantité de blé ou de dattes inférieure à cinq wassaqs valent 4 ardebs et 2 kélas. La Zakat de la culture s’acquitte en nature. Son taux est évalué au dixième de la récolte des terrains irrigués par les fleuves, les rivières, ou arrosés par l’eau de la pluie ; et à la moitié du dixième pour la récolte irriguée au moyen d’une machine : “La culture irriguée par l’eau du ciel paie le dixième, et celle irriguée par seau ou par godet paie la moitié du dixième”, dit le Prophète. Retenons enfin que les jurisconsultes sont d’accord à ce que la Zakat des plantes et des fruits s’effectue le jour de la récolte, conformément à ce fragment de verset : “Versez le droit dû sur la culture le jour de la récolte”. Nous savons que les abeilles voltigent d’une plante à l’autre pour puiser le suc de leurs fleurs et le convertir en miel. Destiné à la vente, ce miel est également soumis à la Zakat.
VIII - La Zakat du miel
Le miel, ce bienfait de Dieu, est considéré à la fois comme nourriture, remède et article de gain :
“De leurs entrailles sort une liqueur de différentes couleurs contenant un remède pour les hommes”. Les récentes études sur le miel ont prouvé son efficacité quant à la guérison de certaines maladies. Abou Hanifa et Ahmed Ibn Hanbal exigent la Zakat sur le miel. “Le miel, disent-ils, est un produit des abeilles tiré du suc des fleurs et des fruits, or ces fleurs et ses fruits étant soumis à la Zakat, le miel résultat de leur suc, doit l’être également”. Ces deux Imams se basent sur cette déclaration d’Abou Horaïra. “Le Prophète, dit-il, envoya aux habitants du Yémen, un écrit dans lequel il leur demandait de consigner le dixième du produit de leur miel pour la Zakat”. On demanda à l’imam Ahmad Ibn Hanbal :
- Tu dis qu’il faut verser la Zakat du miel ?
— Oui, leur répondit-il, le dixième comme cela se faisait au temps du Khalifa d’Omar.
— Cette Zakat lui était-elle versée volontairement, lui dirent-ils ?
— Non, obligatoirement.
Quant aux deux autres Imams Malek et Al-Chaféi, ils exemptent le miel de la Zakat en tant que liquide semblable au lait lequel est exempt de la Zakat. De plus, certains jurisconsultes chaféites affirment cette exemption sur le fait qu’il n’y a ni indice précis imposant ce droit, ni consentement unanime d’ulémas.
Retenons que la quantité de miel imposable est évaluée à 160 rotolis, par certains ulémas, et 600 par d’autres. Alors qu’Abou Hanifa ne définit aucun chiffre, exigeant le dixième quelle que soit la quantité. Convenons enfin, que les ulémas qui réclament cette Zakat se basent sur les récits rapportés qui s’appuient les uns et les autres, et sur l’intérêt du pauvre.
IX - La Zakat de la rupture du jeûne
La Zakat de la rupture du jeûne, dite aussi “Zakat du jeûne” ou “aumône du mois de Ramadhan”, est exigée par le Coran, la tradition et le consentement unanime des ulémas : “Bien heureux celui qui se purifie”, dit le Coran, c’est-à-dire en payant ce droit. On rapporte d’après Ibn Abbas que : “Le Prophète a imposé la Zakat de la rupture de jeûne en tant que facteur de purification pour celui qui a observé l’abstinence, et facteur de sustentation pour le pauvre, ce droit doit être acquitté avant l’accomplissement de la prière de la fête de la rupture du jeûne ; faute de ce faire, il sera considéré comme une simple aumône”.
Posté le 08.01.2008 par djamazz
Impérialisme de marché
L’Institut américain de l’entreprise à la Maison-Blanche
L’Institut américain de l’entreprise (AEI) est devenu le propagandiste du patronat républicain en faveur de l’impérialisme du libre-marché. Comme des poupées russes, il héberge la Nouvelle initiative atlantique (NAI) qui pilote l’intégration euro-atlantique, et le projet pour un nouveau siècle américain (PNAC) qui a rédigé le programme de la présidence Bush. L’Institut est dirigé en sous-main par l’ancien président Gerald Ford et l’actuel vice-président Dick Cheney. Comme chaque année, ils avaient convié ce week-end, dans une station de sport d’hiver du Colorado, une centaine de personnalités pour débattre à huis clos. Cette fois, il s’agissait de rectifier la stratégie électorale de George W. Bush.
21 juin 2004
Depuis
Paris (France)
Thèmes
Think tanks : la fabrique d’argumentaires
Dans les années 30, aux États-Unis, le grand patronat a applaudi la remise en ordre du système boursier après le krach de Wall Street et la création de commissions de régulation de l’activité économique par branche. Mais il a rejeté les mesures sociales du président Franklin D. Roosevelt (autorisation des syndicats, sécurité sociale, allocation chômage) et plus encore sa volonté de planifier la production. Aussi, lorsqu’en 1943, les démocrates proposent au Congrès de prévoir le maintien du blocage des prix après la guerre pour prévenir un nouveau krach boursier, des grands patrons se mobilisent pour défendre la « libre-entreprise ». C’est ainsi que naît l’American Enterprise Institute (AEI), autour du géant des antibiotiques Bristol-Myers, de celui de l’agro-alimentaire General Mills et de la Chemical Bank. Pour alimenter son action de lobbying, l’Institut rémunère quelques spécialistes de renom comme le doyen de la faculté de droit d’Harvard, Roscoe Pound, et surtout le journaliste Raymond Moley, ancien conseiller économique de Roosevelt ayant changé de camp.
Le parrainage de Gérald Ford
Pendant la première décennie, l’AEI se concentre sur le lobbying parlementaire. En 1954, un responsable de la Chambre de Commerce des États-Unis, Willliam J. Baroody Sr, prend la direction de l’Institut. Sans cesser de s’adresser aux parlementaires, l’American Enterprise Institute se tourne vers le grand public pour se faire le propagandiste du patronat. En 1974, le président Gerald Ford intègre dans son équipe plusieurs intellectuels de l’AEI, dont William J. Baroody Jr (le fils) qu’il charge de ses contacts dans la société civile, sous le contrôle du secrétaire-général de la Maison-Blanche, Dick Cheney. Du coup, les Baroody n’ont pas de difficultés à convaincre les grands patrons de se montrer généreux. Ils drainent des fonds considérables pour atteindre un budget de l’ordre de 8 millions de dollars annuels et financent une kyrielle de livres sur les bienfaits du capitalisme et le danger soviétique. Parmi les best-sellers, L’Esprit du capitalisme démocratique du théologien catholique Michael Novak [1], ou encore Deux Hourras pour le capitalisme du journaliste anti-communiste Irving Kristol [2].
Lorsque Gerald Ford quitte la Maison-Blanche, en 1976, lui et une douzaine de ses collaborateurs deviennent salariés de l’Institut [3].
Dans l’opposition, l’American Enterprise Institute se révèle être une formidable machine de guerre pour les républicains, toutefois il subit la concurrence de la nouvelle Fondation Heritage, moins prestigieuse, mais bien plus réactive [4] et de l’Institut Cato. William J. Baroody Sr meurt en 1979, peu de temps avant l’entrée de Reagan à la Maison-Blanche. Son fils, Baroody Jr, tente de poursuivre son œuvre, mais les financements se dispersent entre associations concurrentes. L’AEI perd de ses moyens et de son influence. Il tente de se démarquer de ses rivaux en se repositionnant sur un créneau plus modéré. La crise atteint son paroxysme, en 1986, lorsque les fondations d’extrême droite Olin et Smith Richardson, considérant que l’Institut dérive au centre, lui retirent leur soutien financier. Baroody Jr est contraint à la démission tandis que l’AEI sombre dans les dettes.
Un juriste des équipes Nixon et Reagan, Christopher DeMuth, prend la direction de l’Institut et rétablit la ligne dure. Il lui faudra quatre ans pour assainir la situation financière. Il s’attache notamment à développer le Forum mondial que Gerald Ford anime chaque année à Beaver Creek (Vail Valey, Colorado). C’est là, à huis clos, que se nouent les grandes intrigues du Parti républicain. L’édition 2004 a réuni ce week-end (16 au 19 juin) une centaine de personnalités triées sur le volet. Autour du vice-président Dick Cheney, on y a beaucoup débattu de la stratégie électorale dans la campagne présidentielle en cours. C’est au cours de cette réunion amicale que le patron de la Réserve fédérale a prêté serment devant le vice-président pour son cinquième mandat consécutif [5].
Avec un budget 2002 de 18 millions de dollars, l’American Enterprise Institute emploie désormais 75 chercheurs et autant d’administratifs. Parmi les stars de l’AEI, citons Lynne V. Cheney (épouse de Dick), Elisabeth Cheney (fille de Dick) [6], David Frum (ancien rédacteur des discours de George W. Bush) [7], Newt Gingrich (ancien président de la Chambre des représentants), Jane Kirkpatrick (ambassadeur à Genève) et surtout Richard Perle (conseiller du département de la Défense). Parmi les experts, citons quelques auteurs bien connus des lecteurs de notre rubrique tribunes libres internationales : Reuel Marc Gerecht partisan d’une intervention en Iran ; Michael A. Leeden (ancien membre de la Loge P2) toujours disponible pour encenser la politique israélienne ; Joshua Muravchik prêt à exporter la démocratie par la force ; Danielle Pletka à la recherche d’une nouvelle aventure militaire ; etc.
L’évolution de l’AEI vers l’extrême droite est apparue publiquement au milieu des années 90 avec la publication de deux ouvrages. La Courbe en cloche [8] de Richard Murray théorise la prédisposition génétique des Noirs à commettre des crimes et justifie les politiques d’incarcération de masse. La Fin du racisme [9] de Dinesh D’Souza affirme que l’esclavage des Noirs n’était pas une pratique raciste, mais une réaction sociale pour encadrer leurs pathologies. L’ouvrage se poursuit en dénonçant l’anti-racisme qui serait plus dangereux que le racisme lui-même.
En 1996, L’American Enterprise Institute s’inquiète du retard pris dans la réalisation du plan Baker pour l’Europe. Les États d’Europe centrale et orientale peinent à s’adapter au capitalisme et à rejoindre l’OTAN et l’Union européenne. Quant à l’Europe occidentale, elle semble rétive aux réformes, particulièrement la France qui vient de rejeter bruyamment les projets Juppé. Ce retard général repousse à beaucoup plus tard la fusion de l’ALENA et de l’UE au sein d’une grande zone de libre-échange transatlantique. Pour relancer le processus, l’Institut convoque une grande conférence à Prague (10-12 mai 1996) et fonde la Nouvelle Initiative Atlantique (NAI). Cette association satellite est co-présidée par Henry Kissinger [10] et Lane Kirkland (secrétaire-général de l’AFL-CIO) [11]. Elle est patronnée par Vaclav Havel, Margaret Thatcher, Helmut Schmidt, Leszek Balcerowicz et George Shultz. Elle rencontre immédiatement le soutien de tout ce qui compte de personnalités républicaines de l’armée, de la politique et de la finance.
Signalons que, pour la France, y participent Alain Besançon [12], Paul Fabra, Emmanuel Leroy-Ladurie [13], Henri Lepage, Georges Liébert [14], Pierre Manent [15], Luc de La Barre de Nanteuil, Jean-François Revel, puis Alain Madelin [16] et Pierre Hassner.
Depuis les attentats du 11 septembre 2001, la Nouvelle initiative atlantique multiplie les rencontres et publications sur le « conspirationnisme » et l’antisémitisme supposés des Européens, le fossé transatlantique grandissant etc.
Enfin, l’American Enterprise Institute héberge dans ses locaux le think-tank électoral de George W. Bush : le Projet pour un nouveau siècle américain (PNAC). Il est présidé par William Kristol (fils d’Irving) et dirigé par Gary Schmitt. C’est là qu’est concocté, à l’attention des donateurs de campagne, la version explicitement impérialiste du programme de Junior. C’est aussi là que l’on prépare longuement l’invasion de l’Irak [17].
C’est donc de manière tout à fait logique que, le 26 février 2003, le président George W. Bush a choisi le dîner de gala annuel de l’American Enterprise Institute pour dévoiler son programme de conquête de l’Irak et de création d’une zone de libre-échange au Moyen-Orient.
[1] The Spirit of Democratic Capitalism
[2] Two Cheers for Capitalism. Sur Irving Kristol, voir « Quand la CIA finançait les intellectuels européens » par Denis Bonneau, Voltaire, 27 novembre 2003.
[3] Notamment Arthur Burns, Robert Bork, Laurence Silberman, Antonin Scalia, James C. Miller III, John Snow, Rudolph Penner et David Gergen.
[4] « Le prêt-à-penser de la Fondation Heritage », Voltaire, 8 juin 2004.
[5] Greenspan sworn in by Cheney, UPI, 21 juin 2004.
[6] « Le dispositif Cheney » par Thierry Meyssan, Voltaire, 6 février 2004.
[7] « Le programme des faucons pour 2004 » par Thierry Meyssan, Voltaire, 25 décembre 2003.
[8] The Bell Curve
[9] The End of Racism
[10] « Le retour d’Henry Kissinger » par Thierry Meyssan, Voltaire, 28 novembre 2002.
[11] Voir l’enquête de Paul Labarrique dans Voltaire : « AFL-CIO ou AFL-CIA ? », 2 juin 2004 ; et « 1962-1979, L’AFL-CIO et la contre-insurrection syndicale » 11 juin 2004.
[12] « La face cachée de la Fondation Saint-Simon » par Denis Bonneau, Voltaire, 10 février 2004.
[13] Saint-Simon, op.cit.
[14] Saint-Simon, op.cit.
[15] Saint-Simon, op.cit.
[16] « Madelin et Lellouche contre Chirac », Voltaire, 15 avril 2003.
[17] « La planification secrète de l’invasion de l’Irak » par Thierry Meyssan, Voltaire, 9 mars 2004.
Posté le 08.01.2008 par djamazz
Délits d’initié et coups d’État
George Soros, spéculateur et philanthrope
Archétype du spéculateur et prophète du « post-capitalisme », le financier et philosophe George Soros est à la fois craint et adulé. Responsable de krachs boursiers et mécène dans une cinquantaine de pays, il détient aujourd’hui une fortune évaluée à sept milliards de dollars et se propose de financer les campagnes contre George W. Bush alors même qu’il sauva Junior de la faillite en 1990 et continue à travailler avec son père au sein du Carlyle Group. Simultanémment actif dans de nombreux changements de régime, il est accusé d’être un paravent de la CIA.
15 janvier 2004
Thèmes
Globalisation économique, privatisation des services publics
Think tanks : la fabrique d’argumentaires
Portraits
George Soros
En s’engageant publiquement dans la campagne électorale présidentielle états-unienne pour contrer la candidature de George W. Bush, le milliardaire George Soros a soulevé une tempête à Washington. A contrario, le célèbre spéculateur s’est attiré la sympathie de tous ceux qui, dans le monde, redoutent que Bush ne se succède à lui-même.
Né en Hongrie, en 1930, il s’installe en Angleterre à l’issue de la seconde Guerre mondiale, en 1947. Il y rencontre le philosophe anticommuniste Karl Popper, dont il ne cessera de se réclamer. En 1956, il part aux États-Unis et y créé les premiers « fonds de couverture » à l’intention des grandes fortunes. À partir de 1969, sa principale société, le Quantum Fund (domicilié dans des paradis fiscaux, aux Antilles néerlandaises puis à Curacao), assure un retour sur investissement de 34,5 % en moyenne par an.
« l’homme-qui-fit-sauter-la-banque-d’Angleterre »
George Soros n’a jamais créé de richesses, mais s’est enrichi grâce à son activité boursière. Avec 7 milliards de dollars, son patrimoine serait aujourd’hui la 28e fortune des États-Unis selon le classement 2003 du magazine Forbes. Surnommé « l’homme-qui-fit-sauter-la-banque-d’Angleterre », après un raid sur la livre sterling, en septembre 1992, qui lui rapporta 1 milliard de dollars au détriment du contribuable britannique, il est devenu le paradigme du spéculateur. Bien qu’il ait connu de fortes pertes lors du krach boursier de 1987, de la crise russe de 1998 et de l’éclatement de la bulle internet, il a été le grand bénéficiaire de la crise asiatique thaïlandaise de 1997 et de la crise asiatique.
Présidant aux destinés d’une multitude d’associations auxquelles il aurait consacré plus de 300 millions, il serait l’un des plus grands philanthropes modernes. Sa fondation principale, l’Open Society Institute, tient son nom du projet philosophique de son maître Karl Popper : construire des sociétés ouvertes, c’est-à-dire conscientes de leurs imperfections et capables de s’améliorer, pour rendre le monde meilleur. Ses principaux programmes visent à la défense des droits de l’homme, à la lutte contre la toxico-dépendance, à la formation des cadres politique et, au développement de la liberté d’information. Ces objectifs consensuels incluent des campagnes controversées de défense des droits des homosexuels, de dépénalisation des drogues et d’instauration de programmes de substitution pour les toxicomanes. Cette activité charitable et progressiste a utilement contrebalancé son image de prédateur financier.
Cependant, depuis plusieurs années, des voix se sont élevées pour suggérer que son action philanthropique est une couverture aux interventions de la CIA et de l’État d’Israël dans le monde et que sa fortune doit plus aux délits d’initiés qu’à la « touche de Midas » [1].
Initialement le Quantum Fund était administré par des représentants de Lord Jacob Rothschild (actuel fondé de pouvoir de Michail Khodorkovsky), de Sir James Goldsmith (qui fut député européen aux côtés de Philippe de Villiers) et d’Edmond Safra (principal négociant en armes d’Israël).
Membre du Carlyle Group
The Nation a récemment révélé que c’est George Soros, via les sociétés Harken Energy et Spectrum 7, qui, en 1990, sauva George W. Bush de la faillite en épurant ses dettes. Interrogé à ce sujet par le journal, il a déclaré avoir agit ainsi pour s’acheter « de l’influence politique » (sic) [2].
Comme son ami Khodorkovsky, George Soros est entré au Carlyle Group lorsque celui-ci est devenu le refuge des ex de l’administration Bush père, en 1992. Ce groupe est la plus importante société de gestion de portefeuille au monde. Il s’occupe principalement des patrimoines des familles Bush et Ben Laden Par l’intermédiaire des sociétés qu’il contrôle, le Carlyle Group est le 11e fournisseur du Pentagone.
Le 20 décembre 2002, George Soros a été condamné à 2,2 millions d’amende par le tribunal correctionnel de Paris pour délit d’initié lors du raid boursier contre la Société Générale, en 1988.
Human Rights Watch et l’International Crisis Group
Outre l’Open Society Institute (OSI), qui est présent dans une cinquantaine de pays, George Soros a créé ou finance diverses associations et fondation de premier plan, tel que Human Rights Watch et l’International Crisis Group.
Human Rights Watch (HRW) a été l’une des organisations qui a le plus documenté les crimes attribués à Slobodan Milosevic, justifiant ainsi l’intervention de l’OTAN contre la Serbie. Une large partie des imputations de cette association n’a pu être confirmée à ce jour par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie.
L’International Crisis Group (ICG) a été créé en 1994 comme organisation diplomatique non-gouvernementale, sous la présidence du sénateur démocrate George Mitchell (qui donna son nom au rapport du même nom sur la question israélo-palestinienne). D’abord actif au Burundi, au Nigéria et au Sierra-Leone, l’ICG s’est rapproché de l’OTAN à propos de la Yougoslavie. Il est aujourd’hui présidé par Martti Ahtisaari, l’ancien président finlandais qui fit mine de négocier avec Milosevic pour empêcher la guerre. Son conseil d’administration ressemble à un bottin de personnalités atlantistes. Aux côtés des anciens conseillers nationaux de sécurité Richard Allen et Zbigniew Brzezinski, on trouve le prince koweïtien Saud Nasir Al-Sabah, l’ancien procureur du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie Louise Arbour, ou l’ancien commandeur suprême de l’OTAN pendant la guerre de Yougoslavie le général Wesley Clark. Quelques relations financières comme l’ex-président philippin Fidel Ramos ou l’oligarque russe Michail Khodorkovsky, tous membres du Carlyle Group. Figurent aussi des personnalités françaises : Simone Veil, présidente du mémorial de la Shoah, et la journaliste Christine Ockrent, épouse de l’ex-gouverneur du Kosovo Bernard Kouchner.
En 2001, George Soros a créé le Democracy Coalition Project (DCP) chargé d’animer le forum non-gouvernemental en marge des sommets de la Communauté des démocraties organisés par le département d’État états-unien.
Parmi les auteurs de son agence, la crême des économistes néo-libéraux
Il a également créé un Network Media Program qui a racheté les archives de Radio Free Europe (dont l’un des anciens dirigeants, Herbert Okun, siège au conseil d’administration de l’OSI), la station de la CIA pendant la Guerre froide. Il a subventionné de nombreux médias « indépendants », tel Radio B92 pendant la guerre de Yougoslavie et aujourd’hui des journaux « libres » en Irak. Il contrôle Project Syndicate, une agence de diffusion de tribunes libres de personnalités politiques dans 181 quotidiens internationaux. Parmi ses auteurs, on trouve la plupart des administrateurs de l’ICG et la crême des économistes néo-libéraux [3].
Il préconise d’instrumentaliser les victimes du 11 septembre
En septembre 2001, juste après les attentats, George Soros participa à un groupe de travail du Council on Foreign Relations, le club de l’establishment washingtonien, sur le rôle de la propagande dans la guerre au terrorisme. Les travaux étaient présidés par l’ambassadeur Richard C. Holbrooke, qui joua un rôle crucial dans le déclenchement de l’attaque de la Yougoslavie et dont l’épouse, Kati Marton, est administratrice de l’OSI. Le relevé des conclusions adressé au président Bush préconise de convaincre le reste du monde du bien-fondé de la politique étrangère des États-Unis en ressassant en permanence les attentats du 11 septembre et en instrumentalisant les victimes pour susciter la compassion. Il insiste pour que les gouvernements étrangers soient non seulement invités à condamner les attentats, mais à approuver le raisonnement qui en découle sur la guerre au terrorisme. Enfin, il conseille de développer une présence médiatique dans le monde, notamment en incluant des suppléments du New York Times dans de grands quotidiens amis.
La Russie a expulsé l’Open Society Institute fin 2003
Au cours des dernières années, George Soros a joué un rôle central dans des changements de régime, notamment en Europe centrale et orientale. Il fut particulièrement actif en Pologne où il était à la fois l’ami personnel du général Jaruselski et le principal mécène officiel du syndicat Solidarnoc (on retrouve aujourd’hui Bronislaw Geremek au conseil d’administration de l’ICG). Mais aussi bien sûr en Hongrie, sa patrie d’origine.
Il semble avoir participé à la mise en scène de la « révolution de velours » en Tchéquie, qui plaça au pouvoir Vaclav Havel. Il réédita ce modèle en Serbie pour renverser Slobodan Milosevic et plus récemment en Géorgie contre Edouard Shevarnardze. À chaque fois, il s’est appuyé sur des mouvements de jeunesse du type Otpor. Il est accusé de fomenter des troubles identiques en Ukraine et en Biélorussie. Pour mettre fin à son ingérence en Russie, les autorités ont saisi prétexte d’un loyer impayé pour expulser l’Open Society Institute quelques jours après avoir arrêté Mikhail Khodorkovsky qu’elles soupçonnaient de comploter.
Qu’est-ce qui fait courir George Soros ?
Compte tenu des multiples facettes de l’homme-qui-fit-sauter-la-banque-d’Angleterre, il est difficile de comprendre pourquoi il a choisi d’investir aujourd’hui 12 millions de dollars pour s’opposer à l’élection de George W. Bush. Dans un article remarqué du New Statesman [4], le journaliste Neil Clark assure que le président et le milliardaire, qui ont longtemps collaboré et collaborent encore, sont tous deux partisans de l’Empire néo-libéral, mais s’opposent quant à la manière de le gérer. George Soros, qui s’applique depuis des années à donner une apparence de visage humain au capitalisme financier, considérerait que la brutalité de George W. Bush met en péril l’acceptation du système par les peuples. D’autres insinuent que la campagne de Soros est vouée à l’échec et sert uniquement à créer l’illusion d’un débat démocratique aux États-Unis.
En 2002, il déclarait « Dans la Rome antique, seuls les Romains votaient. Sous le capitalisme mondial moderne, seuls les Américains votent. Les Brésiliens, eux, ne votent pas ». Tout un programme.
[1] Personnage mythique, le roi Midas était censé transformer tout ce qu’il touchait en or.
[2] Cf. Bush and billionaire : How insider capitalism benefited W. par David Corn, The Nation du 17 juillet 2002.
[3] Pour la France, les économistes Michel Camdessus, Daniel Cohen, Jean-Paul Fitoussi, Jean-Pierre Lehmann, Jean Pisani-Ferry ; et des politologues comme François Heisbourg, Pierre Nora ou Jacques Rupnik
[4] Cf. George Soros, NS Profile par Neil Clark, in New Statesman du 2 juin 2003.
Posté le 04.01.2008 par djamazz
Shell, un pétrolier apatride
par Arthur Lepic*
En un siècle, la petite compagnie anglaise de transport pétrolier a fusionné avec l’exploitant Royal Dutch et est devenue l’un des principaux acteurs du secteur. Répondant à une logique purement privée, ses dirigeants n’ont pas hésité à s’allier au IIIème Reich, à Abasha au Nigéria, ou au SLORC birman ; les dictatures étant toujours moins regardantes sur les questions sociales et environnementales. Aujourd’hui, la compagnie jure qu’elle respecte de hautes normes éthiques, mais ses promesses seront d’autant plus difficiles à tenir que les tensions s’accroissent sur le marché pétrolier.
18 mars 2004
Paris (France)
Pouvoir des multinationales
Shell est aujourd’hui une multinationale comptant plus de 2000 filiales et sociétés rattachées, présentes dans 143 pays et employant plus de 90 000 personnes. Elle reçoit 25 millions de clients par jour et réalise un chiffre d’affaires annuel de 179 milliards de dollars, ce qui, comparé au PIB des États la placerait en 24e position mondiale. Pourtant, malgré cette puissance, Shell se veut apolitique et a toujours affiché sa neutralité dans tous les conflits. Si son seul parti est celui du profit, c’est un parti pris lourd de conséquences.
Les origines
Le fondateur, Marcus Samuel, venait d’une Angleterre austère, mais cosmopolite et aventureuse : il hérite de la modeste fortune de son père acquise dans l’importation de boîtes faites de coquillages en provenance d’Extrême Orient. Samuel reprend à la fin du 19ème siècle les affaires familiales et se spécialise dans l’importation de charbon, puis d’hydrocarbures. Il achète et transporte le pétrole russe qu’exploitent les frères Nobel (fils de l’inventeur de la dynamite) et les Rothschild. En 1892, Samuel inaugure sa première flotte de pétroliers destinée à concurrencer celle de la Standard Oil des Rockefeller sur les marchés asiatiques.
Rapidement la Shell se taille une place dans un contexte de guerre des prix fatale aux petits acteurs. Le transporteur signe en grande pompe un contrat de commercialisation de pétrole texan pour une durée de 21 ans. Mais la Shell est (déjà) confrontée au problème de l’estimation des réserves : le gisement s’épuise et elle doit reconvertir sa flotte dans le transport de bétail [1]. Elle s’associe alors avec la Royal Dutch de Jan Kessler, Hugo Loudon et Henry Deterding, qui vient d’acquérir d’importantes concessions en Extrême-Orient. Finalement le transporteur britannique et le producteur néerlandais fusionnent, en 1907, pour former un groupe multinational capable de résister aux Rockefeller.
Le hollandais Deterding devient alors l’homme fort de la nouvelle Shell et y appose la marque de sa personnalité téméraire et autocratique. La firme n’ayant pas de gisement, ni en Angleterre, ni aux Pays-Bas, son caractère bien trempé et audacieux se prête à la stratégie quasi-militaire qui s’impose pour défendre les marchés de la compagnie de par le monde. À l’inverse de la plupart des autres sociétés pétrolières, Shell a donc joué très rapidement un rôle politique sur le plan international, par la force des choses.
Cependant un conflit perdure entre les intérêts de la compagnie et ceux de son principal client, l’Empire britannique, comme l’atteste le discours de Churchill devant le Parlement en 1913 : « Leur politique consiste - à quoi bon le dissimuler - à s’assurer le contrôle des sources et moyens de production puis à ajuster cette production aux besoins du marché en vue de maintenir les prix… Nous n’avons rien contre la Shell. Ils se sont toujours montrés courtois, compréhensifs, prêts à rendre service, impatients de servir l’Amirauté et de promouvoir les intérêts de la Marine et de l’Empire britanniques - mais à leur prix. »
La question se pose déjà de savoir envers qui la compagnie doit se montrer loyale, si ce n’est envers ses actionnaires. D’autant qu’elle ne connaît pas de frontières et que, bien qu’elle soit en partie propriété de la famille d’Orange, elle ne reconnaît pas d’allégeance envers un État en particulier, fussent le Royaume-Uni ou les Pays-Bas.
Dans les années 20, trois grandes compagnies se partagent l’essentiel du marché mondial : Exxon, Shell et BP. La guerre des prix qui s’était développée réduisant dramatiquement leurs marges, des réunions secrètes sont organisées dès 1928 pour conclure des ententes afin de limiter la surproduction et de maintenir des prix suffisamment élevés.
La montée du nazisme aura des conséquences sérieuses pour les dirigeants du cartel. Le IIIe Reich exploite efficacement cette coopération et en obtient des brevets stratégiques comme celui de l’essence d’avion à 100 d’indice d’Octane alors que Shell a installé son siège en Angleterre. Les affaires passent avant la guerre et l’idéologie, considérés comme des phénomènes transitoires. À moins que la réalité ne soit plus prosaïque et que la firme n’obéisse à une idéologie inavouable. D’ailleurs, anticommuniste viscéral, Deterding ne cache pas son admiration pour Hitler et multiplie les provocations. Inquiet, le gouvernement conservateur de Stanley Baldwin le fait écarter discrètement des affaires, en 1936, au moment où, pour des raisons similaires, il pousse Edouard VIII à abdiquer [2]. Deterding venait de débuter des négociations secrètes avec la Wehrmarcht pour lui fournir un an d’approvisionnement en pétrole à crédit [3] et espérait récupérer des concessions confisquées par les soviets. Déçu, il se retire en Allemagne où il meurt. Le Times du 11 février 1939 rapporte qu’Hitler et Goering envoyèrent des couronnes à ses obsèques.
En 1940, Lord Bearsted, fils du fondateur Marcus Samuel, se fera l’avocat de la détente anglo-germanique sous forme de « paix négociée ». Il s’illustrera aussi au sein des services secrets britanniques (MI6) [4].
Les liens de Shell avec le nazisme ne s’arrêtent pas là : les filiales allemande et autrichienne de Shell ont utilisé pendant la Seconde Guerre mondiale plus d’un millier de travailleurs forcés dans leurs raffineries et installations pétrochimiques, sous la garde vigilante et cruelle des S.S. [5].
En 1954, le prince Bernhard des Pays-Bas, actionnaire de référence de la Royal Dutch Shell, fait oublier son passé aux Hitlerjugend en organisant un club fermé pour l’élite économique atlantiste, le Groupe de Bilderberg. Il en conservera la présidence jusqu’au scandale Lockheed, en 1976. Du coup, la Shell se trouve au centre d’un réseau relationnel décisionnaire dans le monde occidental et la reine Beatrix ne tarde pas à détenir la première fortune d’Europe.
En 1972, Shell contrôle 12,9 % de la production mondiale de pétrole, en seconde place derrière Exxon. C’est une période transitoire pour l’industrie pétrolière, car elle passe d’une logique de surabondance où des prix suffisamment élevés devaient être maintenus, à une logique de pénurie artificielle entretenue par des décisions politiques. Shell sera la seule compagnie parmi les « majors » à anticiper le quadruplement du prix de l’énergie entraîné par les chocs pétroliers et la chute de la demande due à la crise économique, en prenant des mesures telles que l’arrêt immédiat de la construction des supertankers [6]. Cette nouvelle manière d’anticiper l’avenir, initiée par le Shell Group Planning, donnera naissance au GBN (Global Business Network), think tank de décideurs économiques mondiaux et permettra à Shell de se hisser au rang de première compagnie pétrolière mondiale au début des années 90, devant Exxon.
Les chocs pétroliers encouragent les « sept sœurs » (c’est-à-dire les sept grandes compagnies pétrolières mondiales) à intensifier l’exploration dans les zones non contrôlées par le cartel de l’OPEP. La découverte d’importants gisements en Mer du Nord en 1970 et les premiers forages d’exploitation dès 1975 permettront au Royaume-Uni de devenir exportateur de pétrole en 1980, et de financer les grandes restructurations économiques de l’ère Thatcher. Notons à ce sujet que la production en Mer du Nord décline depuis 1999 et que le Royaume-Uni redeviendra importateur net de brut avant la fin de cette décennie [7].
Dérivés mortels
La liste des substances toxiques produites et commercialisées par Shell, pour des raisons de rentabilité ou d’avantages concurrentiels et malgré une connaissance préalable des risques de santé pour les populations exposées, est très longue. En voici quelques exemples.
Dès 1945, Shell développe une nouvelle classe de pesticides à partir des déchets de la fabrication du caoutchouc synthétique, les fameuses « drines » : principalement l’aldrine et la dieldrine, qui seront utilisés notamment pour lutter contre des insectes devenus résistants au DDT. La haute toxicité de ces produits pour toutes les autres espèces, dont l’homme, sera rapidement prouvée et leur utilisation interdite en Amérique du Nord et en Europe dans les années 70, ce qui n’empêchera pas Shell de les produire et de les commercialiser dans d’autres pays jusqu’à la fin du 20ème siècle.
De même, le pesticide connu sous le nom de DBCP, utilisé pour traiter les bananes et principalement fabriqué par Shell et Dow Chemicals dès le début des années 50 deviendra tristement célèbre pour avoir rendu stériles la plupart des employés travaillant dans les usines où il était produit. La production sera arrêtée en 1977 et une série de procès intentés contre les fabricants, ce qui ne stoppera pas la pollution pour autant : à l’automne 1979, plus de 950 000 Californiens consommaient une eau dont le taux DBCP était considéré comme dangereux.
Apartheid et racisme environnemental
Dans les années 80, alors que la plupart des grandes multinationales boycottent le gouvernement raciste d’Afrique du Sud, la filiale locale de Shell poursuit ses activités dans le pays [8], tout en s’achetant une bonne conscience par des campagnes pour l’éducation et le progrès social souvent surmédiatisées. Une campagne de boycott est lancée contre Shell qui réagit en contractant une agence de communication pour mener une campagne anti-boycott. La dure réalité, dans les quartiers pauvres de Durban, c’est la plus grande pollution souterraine aux hydrocarbures documentée à ce jour. Dans cette zone se trouve la plus grande raffinerie de pétrole brut d’Afrique du Sud, qui a connu de nombreux accidents depuis son ouverture dans les années 60, accidents sérieusement documentés à partir des années 90 uniquement. On estime à environ 1 million de litres la quantité de pétrole disséminée dans le sous-sol de la partie Sud de cette ville du fait des fuites des vieux pipelines, ou encore 5 tonnes de fluoride d’hydrogène, substance très dangereuse, dispersées lors d’une explosion en 1998. Une pollution au plomb a également eu lieu en mars 2001 en raison de la vétusté des réservoirs utilisés, qui avaient plus de vingt ans. Le taux de leucémie à Durban est 24 fois supérieur à celui du reste de l’Afrique du Sud [9], mais Shell refuse toujours de prendre en charge l’assainissement des lieux. Il n’est donc pas exagéré de parler de racisme environnemental en ce qui concerne Durban.
En 1992, la diffusion d’un reportage britannique montre quarante mille villageois forcés de travailler sur le gisement de gaz d’Apyauk, en Birmanie. Devant le scandale, Shell met fin à l’exploitation malgré un investissement de près de deux cent millions de dollars [10].
1995 est une année noire pour l’image de Shell ; le projet de démantèlement sauvage de la plate-forme Brent Spar, en Mer du Nord, soulève l’indignation d’organisations de défense de l’environnement et contraint la multinationale à revoir son plan.
Au Nigéria, comme dans une bonne partie de l’Afrique subsaharienne, les sœurs rivales mènent des guerres concurrentielles par milices interposées. Shell s’identifie au régime du général Sani Abacha. À la demande de la firme, les manifestations sur ses sites industriels sont violemment réprimées par la police mobile para-militaire. On dénombre 80 morts et 495 habitations détruites rien que pour les événements du 30 et 31 octobre 1990. La pendaison de dirigeants de l’opposition, dont l’écrivain Ken Saro-Wiwa (photo), en 1995, suscite une réprobation mondiale. Shell est mise en accusation et le Nigéria est exclu pour deux ans du Commonwealth. La compagnie prend alors de bonnes résolutions et des engagements éthiques à grand renfort d’espaces publicitaires dans le Financial Times, l’Economist et même dans le mensuel de gauche Mother Jones.
Le changement climatique
Lorsque le problème des changements climatiques provoqués par l’augmentation du taux de dioxyde de carbone dans l’atmosphère s’impose dans les débats scientifiques, au début des années 90, Sir John Collins, P.D.G. de Shell pour le Royaume-Uni déclare : « Le plus gros défi que doit relever l’industrie énergétique est celui de l’environnement global et du réchauffement global ». Effectivement, Shell tentera de relever ce défi, mais en rejoignant la Global Climate Coalition. Ce groupe de pression dépense plusieurs dizaines de millions de dollars pour tenter d’influencer les négociations des Nations unies sur le climat qui devaient culminer en 1997 avec l’élaboration du Protocole de Kyoto. Il conteste les conclusions d’une majorité de scientifiques reconnus. Pourtant Shell entreprend simultanément de surélever ses plates-formes de forage en prévision de l’augmentation du niveau des eaux dû à la fonte des glaces.
En mai 2000 la Fondation Shell est créée, avec un budget initial de 30 millions de dollars qui seront consacrés à l’énergie durable et à des œuvres sociales dans le monde entier. Malgré les sommes conséquentes investies, beaucoup y voient l’affichage d’une bonne volonté destiné à s’acheter une crédibilité auprès de l’opinion publique. En effet, en comparaison des investissements effectués chaque jour dans les infrastructures pétrolières et gazières, c’est une goutte d’eau dans l’océan. Développer et produire des substances chimiques ou additifs pétroliers connus ou soupçonnés d’être des toxiques cancérigènes, mutagènes ou hormonaux, accélérer l’épuisement d’une ressource irremplaçable dont la combustion à l’échelle globale provoque des changements climatiques irréversibles, transformer brutalement des micro-économies agraires du monde sous-développé en complexes industriels polluants au service principalement du consommateur de l’hémisphère Nord, tout cela participe bien d’une toute autre logique.
Lors de l’invasion de l’Irak en 2003, l’industrie pétrolière nationale est confiée à des Irakiens, sous administration « civile » du général retraité Jay Garner. En fait, c’est un « Conseil pour l’industrie pétrolière irakienne » dirigé par l’ancien patron de Shell-USA et de la société d’ingénieurie Fluor Corporation, Philipp J. Carroll, qui prend les véritables décisions, à commencer par la révocation ou suspension des contrats signés par des compagnies russes, chinoises ou françaises [11].
Dans l’attente de la pénurie
Paradoxalement, ce fut un chercheur du laboratoire Shell de Houston, Texas, qui dans les années 50 prédit à l’aide d’une nouvelle technique que le déclin de la production domestique de pétrole des États-Unis interviendrait vers 1970. Théoricien malgré lui du déclin inéluctable de l’ère du pétrole, King Hubbert fut à l’époque considéré par beaucoup d’experts comme un illuminé. Pourtant, en 1971, la production entama un déclin qui se poursuit aujourd’hui alors que les États-Unis doivent importer 63 % du pétrole qu’ils consomment. Cette même méthode, appliquée à la production mondiale, a conduit des géologues indépendants à estimer que le pic absolu de la production mondiale aura lieu durant la décennie présente. Un autre tabou, celui de la surévaluation des réserves par les compagnies, dans le but d’appâter leurs investisseurs, vient d’être partiellement levé au début de l’année 2004 : il a été révélé que 20% des réserves « prouvées » de Shell, soit près de 4 milliards de barils, devaient être requalifiées en réserves « probables » [12]. Mais le débat médiatique a surtout porté sur la démission du président de la société, Philipp Watts, plutôt que sur les problèmes de fond.
La gestion de la compagnie anglo-néerlandaise échappe sans aucun doute aux deux grands États qui l’hébergent. Loin d’être apolitique comme le prétend sa direction, cette gestion est en elle-même une politique qui répond à des intérêts commerciaux, privés et transnationaux.
Arthur Lepic
Journaliste français, spécialiste des questions énergetiques et militaires.
[1] Les sept sœurs, Anthony Sampson, éditions Alain Moreau, 1976
[2] Pour sauver la face, il est convenu de justifier cette décision au public en évoquant une historie d’amour. Pendant la Guerre mondiale, Edouard VIII devenu duc de Windsor, sera placé sous la garde des États-Unis aux Bahamas.
[3] « Unloveable Shell, the Goddess of Oil », Andy Rowell, The Guardian, 15 Novembre 1997
[4] Lobster n° 22, Who’s who of appeasers, Octobre 91
[5] « Case Watch : Slave Labor at Royal/Dutch Shell Group »
[6] The Prize : The Epic Quest for Oil, Money, and Power, Daniel Yergin, 1992
[7] « UK North Sea oil production is collapsing », Jeremy Cresswell
[8] Extraits de l’ouvrage Riding the Dragon : « Two Different Worlds »
[9] Riding the Dragon, Jack Doyle, Environmental Health Fund, 2002
[10] Bibliothèque électronique : « Derrière chaque grande fortune se cache un crime - La France et Total complices de la tragédie birmane »
[11] Voir à ce sujet notre article « Le partage des marchés afghan et irakien »
[12] Les réserves « prouvées » sont commercialement viables à court terme alors que les réserves « probables » se situent dans une perspective d’exploitation plus floue et reculée dans le temps
Posté le 03.01.2008 par djamazz
Exxon-Mobil, fournisseur officiel de l’Empire
par Arthur Lepic*
John D. Rockfeller constitua le premier trust pétrolier vertical, la Standard Oil. Utilisant des méthodes peu orthodoxes, il ruina ses concurrents états-uniens et organisa l’évasion fiscale de ses revenus. Puis, s’alliant avec ses rivaux BP et Shell, il constitua un cartel pour dominer le marché mondial. Il finança comme nul autre l’aventure militaire nazie en espérant s’emparer des ressources de l’URSS. Devenue Exxon-Mobil, sa société est désormais n°1 mondial et peut subventionner les think tanks néo-libéraux et les campagnes électorales des Bush.
26 août 2004
Paris (France)
Pouvoir des multinationales
Exxon-Mobil, également connue sous la marque « Esso » en dehors des États-Unis, est la première compagnie pétrolière mondiale (devant British Petroleum et Shell) avec des activités d’exploration, de production, d’approvisionnement, de transport et de vente de pétrole et de gaz naturel ainsi que de leurs produits dérivés dans près de 200 pays et territoires. Elle affiche des réserves de 22 milliards de barils en équivalent pétrole (ce qui inclut les sables bitumeux) et un résultat net de 14,5 milliards de dollars pour l’année 2003. À titre de comparaison, le PIB d’un pays comme le Mali la même année était d’environ 10 milliards de dollars [1].
L’histoire d’Exxon, qui est également la doyenne des grandes compagnies mondiales, est étroitement liée à l’évolution du libéralisme économique depuis la fin du XIXe siècle car son fondateur, John D. Rockefeller I, fut le premier à en exploiter tout le potentiel en développant le principe du trust [2]. En contrôlant toutes les étapes, de l’extraction à la commercialisation en passant par le transport, via une participation majoritaire secrète dans une multitude de sociétés intermédiaires, il parvint d’abord à dominer le marché du pétrole nord-américain, avant de s’attaquer à ses rivaux au plan mondial. John D. Rockefeller et le géant qu’il a créé sont devenus les symboles du pouvoir économique que des multinationales peuvent exercer au-dessus des États.
La saga des Rockefeller
John D. Rockefeller naquit dans une ferme de l’État de New York en 1839, d’un père aventurier, médecin sans diplôme qui vendait des préparations médicinales « miracles » à base d’opium et arnaquait ses propres fils pour leur inculquer le sens des affaires, et d’une mère baptiste très pieuse qui éleva ses enfants dans la rigueur et l’austérité, les attachant à un poteau pour les corriger lorsqu’ils désobéissaient. John débuta sa carrière comme comptable à Cleveland, dans l’Ohio. Fasciné par les exploits des premiers pionniers du pétrole, il acheta à l’âge de 26 ans une raffinerie en partenariat avec deux frères anglais, dont il se débarrassa rapidement en leur rachetant leurs parts.
Il comprit que le seul moyen de dominer le marché passait par le raffinage et la distribution plutôt que par l’extraction. Il centra particulièrement sa stratégie sur le rail, alors que le réseau ferré destiné à acheminer le pétrole depuis les gisements jusqu’à Cleveland préfigurait la dépendance des petits producteurs vis-à-vis des transporteurs. Il tira ainsi un maximum de profit des systèmes de rabais et n’hésita pas à utiliser des anciens concurrents récemment achetés comme espions parmi ceux qui l’étaient restés. Cela lui permit de constituer en 1870 la société par actions Standard Oil Company, au capital d’un million de dollars, dont il détenait 27 % [3]. Une bataille s’engagea bientôt entre le cartel des producteurs et celui des transporteurs avec la Standard Oil en tête de file.
À l’époque, le pétrole brut était transporté sur des plates-formes dans des barils en bois ouverts, laissant s’évaporer la partie la plus volatile et la plus précieuse de la cargaison. Il ne restait à l’arrivée qu’un résidu épais qui avait perdu l’essentiel de sa valeur. Propriétaire en secret de la société de transport ferroviaire Union Tanker Car Company et du brevet sur les wagons-réservoirs métalliques et hermétiques toujours utilisés de nos jours, John D. Rockefeller les louait à ses concurrents pour qu’ils puissent transporter leur production jusqu’aux raffineries. Lorsque ces nouveaux producteurs développaient leurs infrastructures pour augmenter leur production, Union Tanker rompait unilatéralement les contrats de location de plate-forme de transport, engendrant ainsi d’énormes pertes consécutives à des investissements importants et acculant les producteurs à la faillite. La Standard Oil de Rockefeller venait alors les acheter à des prix dérisoires, obtenant généralement les chemins de fer avoisinants par la même occasion. Il appliqua ce stratagème pendant des années sans susciter de réactions tant qu’on ignora qu’il était le propriétaire de l’Union Tanker. Si les méthodes agressives ayant permis à Rockefeller de contrôler 90 % du marché états-unien de l’énergie en 1910 furent largement documentées, inspirant même les lois anti-trust modernes, elles ne figurent toujours pas dans les manuels d’histoire.
En 1911, le gouvernement états-unien s’en prend au monopole de la Standard Oil et exige qu’elle soit démembrée. Elle se scinde alors en plusieurs petites compagnies arborant toujours les initiales « S.O. » telles que SOHIO en Ohio, SOCONY à New York et, bien entendu, Esso qui deviendrait plus tard Exxon, ce qui ne porta pas réellement atteinte au monopole de fait de Rockefeller. Il se jura pourtant de prendre sa revanche sur cet État tout puissant qu’il exécrait. Pour cela, il investit une part importante de sa fortune dans la création de 12 banques géantes qui devinrent la Réserve fédérale lorsque le Congrès décida en 1913 d’y avoir recours pour collecter les impôts. Dorénavant, les intérêts accumulés par la Réserve fédérale chaque année, avant qu’elle ne reverse le montant des impôts collectés au gouvernement, venaient garnir les coffres de la dynastie Rockefeller.
Deux autres compagnies jouaient alors un rôle à l’échelle mondiale : la British-Persian Petroleum Company qui exploitait principalement les gisements de l’Iran actuel, et la Shell, basée dans les anciennes colonies hollandaises d’Indonésie et d’Asie du Sud-Est [4]. Plutôt que de s’épuiser dans des luttes mutuelles qui occasionneraient une instabilité des prix, les trois rivales s’accordèrent sur le prix mondial et le partage des grandes zones pétrolifères. Elles devaient pour cela éliminer ou prendre le contrôle de tous les petits producteurs locaux et nationaux. La Première Guerre mondiale leur offrit cette occasion.
Le rôle incitatif joué par la Standard Oil dans l’entrée en guerre des États-Unis, qui leur permettrait d’avoir voix au chapitre dans le redécoupage des anciennes colonies lors du Traité de Versailles, reste encore très peu documenté même s’il est indéniable. Une chose est certaine : en se retirant de la guerre, en 1917, et en construisant un autre modèle économique, l’Empire russe devenu Union soviétique échappa à la convoitise du cartel. Ceci, au moment même où l’utilisation du pétrole se généralisait avec l’avènement du moteur à explosion provoquant un accroissement démesuré de la demande. Les trois sœurs décidèrent donc, sous l’impulsion de John D. Rockefeller, de financer les partis fasciste d’Italie et nazi d’Allemagne pour qu’ils fassent la guerre à l’URSS, renversent les Bolcheviques et rouvrent l’accès au pétrole.
En 1934, environ 85 % des produits pétroliers transformés en Allemagne étaient importés. Le seul moyen qui permit à Hitler de mettre au point son impressionnante machine de guerre fut de produire du carburant synthétique à partir des ressources abondantes de charbon sur lesquelles l’Allemagne pouvait compter. Le procédé d’hydrogénation nécessaire fut développé et financé par la Standard Oil en partenariat avec I.G. Farben, qui produisait également les armes chimiques utilisées au combat et produirait ultérieurement les gaz utilisés dans les camps d’extermination. Un rapport de l’attaché commercial de l’ambassade états-unienne à Berlin adressé au Département d’État, en janvier 1933, s’alarmait de ce que « Dans deux ans l’Allemagne produira suffisamment d’huile et d’essence à partir du charbon pour une longue guerre. La Standard Oil de New York fournit plusieurs millions de dollars pour l’y aider. ». Parallèlement, l’accord conclu entre Standard Oil et I.G. Farben, qui assurait à la partie allemande le contrôle absolu du caoutchouc synthétique, ralentit significativement l’effort de guerre états-unien. D’autre part, les directeurs de Standard Oil of New Jersey, notamment William Farish [5], contribuaient au travers de leurs filiales allemandes à la fortune personnelle d’Heinrich Himmler et figuraient dans son cercle d’amis jusqu’en 1944. Ces faits de Collaboration restèrent inconnus du public tout au long de la guerre alors même que cette branche de la Standard Oil était accusée de trahison pour son partenariat d’avant-guerre avec I.G. Farben [6]. L’ensemble des transactions financières entre les filiales de la Standard Oil et I.G. Farben passa par un système bancaire mis en place par Prescott Bush [7]
Bien que les nazis aient échoué à ouvrir les gisements russes, la guerre du Pacifique permit à Standard Oil de prendre le contrôle de nombreux gisements de cette région qui était auparavant la chasse gardée de Shell.
Aux États-Unis, les stratégies déloyales de la Standard Oil et les conflits répétés avec l’appareil d’État qui légiférait contre les trusts avaient fait de John D. Rockefeller un personnage particulièrement impopulaire. Il réussit cependant à sauver son honneur -et, accessoirement, à payer moins d’impôts- en léguant 550 millions de dollars (selon son petit-fils Nelson qui fut le vice-président de Gérald Ford, en 1974) à diverses fondations et œuvres philanthropiques. La plus connue reste la Rockefeller Foundation. John D. Rockefeller mourut tardivement à l’âge de 98 ans, son unique fils John D. II reprit donc les commandes à 64 ans, alors qu’il approchait de la retraite. Il distribua quant à lui 552 millions de dollars, paya 317 millions de dollars d’impôts et laissa à sa famille un total de 240 millions de dollars. Son fils, David Rockefeller, s’illustra dans la haute finance en tant que président, puis directeur, de la banque Chase Manhattan jusqu’en 1981. Il fut également président du Council on Foreign Relations de 1970 à 1985. La valeur globale des actifs détenus par tous les descendants vivants de John D. Rockefeller I était estimée, en 1974, à 2 milliards de dollars. Aujourd’hui, les héritiers détiennent toujours 2 % du capital d’Exxon-Mobil.
À la conquête du monde
Avec la montée en puissance de Standard Oil, de nouvelles pratiques visant à échapper aux taxes virent le jour et engendrèrent progressivement des « pavillons de complaisance ». Dans les multiples étapes de la chaîne de production, de transport et de commercialisation du pétrole, il s’agissait de transférer un maximum de coûts là où l’État n’avait que peu de prise. Michael Hudson, professeur d’économie à l’université du Missouri et spécialiste de la domination économique états-unienne, raconte ainsi que David Rockefeller lui avait arrangé un rendez-vous avec Jack Bennett, trésorier de la Standard Oil of New Jersey. Quand Hudson lui demanda où la société générait ses profits, Bennett lui déroula une liste verticale de filiales réparties sur toute la chaîne. Les taxes étant inexistantes au Panama et au Liberia, c’est là-bas qu’on créait les filiales où étaient enregistrés les pétroliers, puis on leur cédait le brut à des prix dérisoires avant de le facturer de nouveau, au tarif maximum cette fois, aux pays occidentaux consommateurs [8].
Depuis le milieu des années 70 et la découverte de gisements importants dans le bassin de la mer Caspienne, Exxon et quelques autres compagnies plus modestes comme Unocal n’ont cessé d’influencer la politique de Washington dans la région. Depuis le financement des moudjahidins de Ben Laden contre l’occupation soviétique de l’Afghanistan, de manière à faire obstacle à l’exportation du pétrole russe vers le sud, jusqu’au méga-projet de pipeline Bakou-Tblissi-Ceyhan qui implique l’installation de bases militaires de projection rapide pour la protection des infrastructures [9], Exxon-Mobil et le Pentagone marchent main dans la main pour tenter d’affranchir les États-Unis de leur dépendance vis-à-vis du Moyen-Orient. Aujourd’hui, Exxon-Mobil est particulièrement active au Kazakhstan, où elle partage avec ENI (Italie), Shell (Pays-Bas) et Total (France), un contrat signé avec le gouvernement pour l’exploitation du plus gros gisement découvert depuis celui de Prudhoe Bay en Alaska, il y a 30 ans, celui de Kashagan. Les réserves annoncées initialement font cependant l’objet de vives controverses et de disputes territoriales entre le Kazakhstan et l’Iran notamment [10].
En Indonésie, Exxon-Mobil possède 35 % de la société Pertamina, une importante structure de production de gaz naturel, et avait passé un accord avec le général Suharto pour assurer la protection du site par l’armée aux frais de la multinationale. Des ONG ont rapporté que, durant les années 90, plus de 1000 personnes furent tuées, torturées ou disparurent aux mains de l’armée, qui les détenait souvent dans les locaux appartenant à Mobil. Une action en justice a été intentée par l’International Labor Rights Fund basé à Washington, mais la procédure, déjà lente auparavant, a été ralentie davantage depuis le début de la « guerre au terrorisme » : la défense d’Exxon-Mobil invoque le fait qu’une action contre la compagnie et le gouvernement indonésien saperait leurs efforts dans la lutte contre les « terroristes islamistes » [11].
Concernant l’Irak, Exxon-Mobil a usé de son statut de plus grande compagnie pétrolière états-unienne pour jouer un rôle prépondérant dans l’escalade qui a abouti à l’invasion et au chaos actuel, au point que l’une des bases avancées de l’US Army s’est vue baptisée du nom de cette société. Grant Aldonas, sous-secrétaire états-unien au commerce, déclarait lors d’un forum économique en octobre 2002 : « [La guerre] ouvrirait la vanne du pétrole irakien, qui aurait certainement des conséquences profondes en termes de performance de l’économie mondiale pour les pays qui produisent des biens et consomment du pétrole » [12]. Mais jusqu’à présent, les attentes ont été déçues par les sabotages et l’enlisement des troupes étasuniennes face à la résistance acharnée du peuple irakien.
En vérité Exxon ne s’active pas plus que l’administration Bush pour mettre fin à la dépendance vis-à-vis du pétrole arabe. Toutes les deux savent que, selon les lois de la thermodynamique, le Moyen-Orient sera l’enjeu central pour les décennies à venir, car il renferme l’essentiel des réserves de pétrole et que rien ne pourra rapidement les remplacer. Ils savent pertinemment que cela reviendrait à refuser à leurs actionnaires les dividendes qu’ils ont récoltés sans interruption depuis plus de cent ans, et remettrait en cause les fondements mêmes du capitalisme. Dans la même logique, alors que les conséquences humaines du changement climatique se font déjà ressentir à plusieurs endroits dans le monde, Exxon-Mobil dépense sans compter pour financer les « sceptiques du changement climatique » (12 millions de dollars depuis 1998) ainsi que le lobbying à Washington. Ces investissements ont notamment provoqué le retrait des engagements états-uniens sur le Protocole de Kyoto à l’arrivée de l’administration Bush II [13].
Un engagement politique déterminé
Contrairement à de nombreuses multinationales qui répartissent leurs dons de manière équivalente entre tous les groupes susceptibles d’exercer le pouvoir politique, les Rockefeller, la Standard Oil, puis Exxon-Mobil, ont toujours opté pour un engagement politique déterminé : contre le pouvoir des États, pour la dérégulation globale.
Depuis 1998, Exxon a contribué aux campagnes électorales états-uniennes à hauteur de 3 900 000 dollars, dont 86 % ont été versés au Parti républicain, essentiellement directement au candidat George W. Bush [14].
La firme est actuellement dirigée par le très discret Lee R. Raymond, par ailleurs administrateur de J.P. Morgan Chase & Co. Si, compte tenu de son influence, il est devenu membre du Conseil des relations étrangères [15], de la Commission trilatérale et du Groupe de Bilderberg, c’est par son activisme et non en raison de statut social qu’il est devenu vice-président de l’American Entreprise Institute [16], le think tank qui porta George W. Bush à la Maison-Blanche [17]
Arthur Lepic
Journaliste français, spécialiste des questions énergetiques et militaires.
[1] CIA World Factbook.
[2] Au XIXe siècle, le capitalisme de trust prétend être un libéralisme. C’est évidemment un artifice de communication, le mot « libéralisme » étant connoté positivement à l’époque. En réalité, le libéralisme est la doctrine de la liberté. En matière économique, il suppose des règles strictes de concurrence, donc l’interdiction des trusts et plus encore des cartels.
[3] Les sept sœurs, par Anthony Sampson, 1976.
[4] Voir les articles « Shell, un pétrolier apatride », par Arthur Lepic, Voltaire du 18 mars 2004, et « BP-Amoco, coalition pétrolière anglo-saxonne », par Arthur Lepic, Voltaire du 10 juin 2004.
[5] William Farish est le grand-père de William Farish III, gestionnaire des héritages reçus par George W. Bush et actuel ambassadeur des États-Unis à Londres.
[6] « Wall Street and the rise of Hitler », par Antony C. Sutton.
[7] Prescott Bush est le grand-père de l’actuel président George W. Bush.
[8] « An insider spills the beans on offshore banking centers », interview de Michael Hudson par Standard Schaefer, Counterpunch, 25 mars 2004.
[9] Voir l’article « Le despote ouzbek s’achète une respectabilité », par Arthur Lepic, Voltaire, 2 avril 2004.
[10] « Kazakhstan : Oil majors agree to develop field », par Heather Timmons, The New York Times, 26 février 2004.
[11] « Exxon-Mobil-sponsored terrorism ? », par David Corn, The Nation, 14 juin 2002.
[12] The tiger in the tanks, rapport de Greenpeace, février 2003.
[13] Les sites stopesso et exxonsecrets constituent à cet égard une mine d’informations qui va bien au-delà des simples activités de la multinationale.
[14] D’après les données du Center for Public Integrity, août 2004
[15] « Comment le Conseil des relations étrangères détermine la diplomatie US », Voltaire, 25 juin 2004.
[16] « L’Institut américain de l’entreprise à la Maison-Blanche », Voltaire du 21 juin 2004.
[17] L’Américain Entreprise Institute a créé pour cela, dans ses locaux, une association ad hoc, le Projet pour un nouveau siècle américain.
Posté le 03.01.2008 par djamazz
BP-Amoco, coalition pétrolière anglo-saxonne
par Arthur Lepic*
BP-Amoco n’est pas seulement une compagnie pétrolière, la troisième au monde, c’est aussi le fournisseur d’énergie du Royaume-Uni et des Etats-Unis et le pilier de leur intégration économique. Directement articulée aux intérêts de ces États, la firme s’est appuyée sur les actions secrètes du MI6 et de la CIA pour s’emparer de gisements en Asie Centrale, en Afrique et en Amérique latine. Son nom reste associé au renversement des gouvernements démocratiques de Mossadegh en Iran et d’Elchibey en Azerbaïdjan.
10 juin 2004
Depuis
Paris (France)
Thèmes
Coups d’État de velours
Pétrole et ressources énergétiques
Fondée au début du 20ème siècle sur les assises de l’Empire britannique et mise au service de la Royal Navy par Winston Churchill, BP, la compagnie pétrolière dont le nom à lui seul résonne encore comme un credo impérialiste (British Petroleum, « pétrole britannique »), demeura étroitement liée aux intérêts de la Couronne jusqu’en 1976, date de sa privatisation. Après le rachat de plusieurs compagnies, dont l’états-unienne Amoco en 1998, elle prend la troisième place mondiale et est dorénavant présente dans plus de 70 pays. Au cœur de l’une des activités les plus sujettes à convoitises et destructrices de la planète, mais d’une importance économique et stratégique capitale, elle s’applique à lisser son image. Compte tenu de sa binationalité, le sigle BP ne veut plus rien dire aujourd’hui. Aussi la compagnie a-t-elle été rebaptisée « au-delà du pétrole » (Beyond Petroleum) par son directeur général John Browne et affublée d’un soleil vert et jaune à la place du bouclier qui lui servait de logo.
Les origines
En 1901, un certain William Knox d’Arcy, Anglais fortuné et retiré en Australie pour un temps, prend connaissance des travaux d’un géographe français qui prédisait la découverte de gisements en Perse. Il se lance dans l’aventure, fasciné par les avancées réalisées outre-Atlantique dans ce domaine. Il obtient du Grand Vizir de Téhéran une concession importante contre la somme de 20 000 livres, la cession de 20 000 actions d’une livre ainsi que 16 % du bénéfice net annuel. Après trois ans de prospections infructueuses, il obtient le soutien financier de la Burmah Oil, pionnière des compagnies britanniques qui travaille beaucoup pour la marine royale. Il obtient son premier succès, le 26 mai 1908, quand le pétrole jaillit à 15 mètres du sol au milieu d’une région torride de Perse. Le destin et l’ascendance économique de cette association, qui devient l’ Anglo-Persian Oil Company (APOC) un an plus tard, seront décisifs pour l’évolution de la Perse durant les décennies suivantes.
Déjà sous la protection militaire de l’Empire britannique, l’AIOC développe le premier pipeline du Moyen-Orient, qui s’étend sur 200 kilomètres jusqu’à la raffinerie et au terminal d’Abadan, qui resteront pendant longtemps la plus importante installation pétrolière au monde. L’APOC invoque la menace du monopole de la Shell, compagnie « étrangère », pour obtenir les faveurs d’un gouvernement britannique au premier abord réticent à s’aventurer dans une nouvelle entreprise coloniale. Soucieux de contrôler au moins une partie des sources d’approvisionnement, Churchill, qui est pourtant un farouche opposant aux nationalisations, fait acquérir 51 % du capital de l’APOC par l’Amirauté en 1914, lui conférant un rôle essentiel dans la puissance maritime du Royaume. Le gouvernement impose que tous les administrateurs de la société soient britanniques et nomme à sa tête un homme de confiance, quoique relativement incompétent, Charles Greenway.
Assurant de très bons revenus à l’État et du carburant à bas prix pour la Royal Navy, l’APOC n’en devint pas moins un monstre difficile à contrôler à l’intérieur, et à l’extérieur perçu par les pays d’accueil comme un outil impérialiste de Sa Majesté. Si l’exploitation du pétrole de Perse par BP constituait une source inestimable de pétrole à bas prix, l’immuable loi qui fait de la diversité la principale condition de la sécurité risquait également, un jour ou l’autre, de contraindre la Couronne à s’immiscer dans les affaires internes de l’Iran.
La Première Guerre mondiale consacra le règne du pétrole. L’industrialisation et l’avènement de l’automobile engendrèrent un nouveau mode de vie basé sur une énergie à bon marché. L’importance stratégique des réserves du Moyen-Orient prit conséquemment de l’ampleur. Le partage du gâteau à l’issue de la guerre permet à l’APOC d’exploiter le pétrole irakien par l’intermédiaire de la Turkish Petroleum Company (TPC) dont elle détient alors près de la moitié des parts. Elle en cède une partie aux États-Unis, qui réclament leur dû pour leur contribution à l’effort de guerre, avant d’obtenir un renouvellement des concessions très désavantageux pour les Irakiens : ceux-ci n’obtiennent que des modestes redevances, sans aucune participation à la TPC devenue entre temps l’Iraq Petroleum Company. Ce geste est à l’origine d’une défiance des Irakiens vis-à-vis des pétroliers occidentaux qui a perduré jusqu’à nos jours. En 1936, la Perse devient l’Iran et l’APOC est rebaptisée AIOC.
Occupé