Flot de critiques contre le plus grand barrage du monde
Achevé il y a un an, le barrage des Trois-Gorges pourrait provoquer un désastre écologique. Wu Dengming, opposé à l'ouvrage, explique pourquoi il est malgré tout optimiste.
Frédéric Koller
Mardi 13 novembre 2007
C'était au printemps 2003. Plusieurs fissures étaient apparues à la surface du chantier du plus grand barrage du monde, ravivant les interrogations sur la solidité de cette construction pharaonique. A peine sec, le béton craquelait. Les ingénieurs du barrage des Trois-Gorges, au centre de la Chine, avaient-ils bien tout prévu? Les impératifs politiques - Sun Yat-sen et Mao Zedong en avaient rêvé, Deng Xiaoping donna son feu vert et Jiang Zemin le réalisa - n'avaient-ils pas relégué les considérations scientifiques au second plan?
Sur place, Lu Youmei, directeur à l'époque de la Corporation d'Etat chargée du projet, balayait d'une main ces doutes: «Je peux vous garantir qu'il n'y a rien d'inquiétant. La qualité et la sécurité sont irréprochables. Notre barrage est conçu pour durer un millénaire.» L'assurance du directeur était au diapason des plus hauts responsables du régime. Conquérante, la Chine allait montrer sa capacité d'ériger un mur plus grand et plus haut que tous les autres pour dompter les eaux du troisième fleuve du monde, le Yangzi.
Automne 2007. Le barrage est terminé depuis plus d'un an, douze mois plus tôt que prévu. Dans un an, ses 26 turbines tourneront à plein régime pour une production annuelle d'électricité de 85 milliards de kilowattheures. Les bateaux circulent à nouveau, et la grande plaine de Chine semble désormais à l'abri des crues dévastatrices du Yangzi. Le barrage remplit parfaitement ses objectifs. Pourtant, le doute s'installe.
L'ouvrage est solide. Mais a-t-on sous-estimé ses conséquences pour l'environnement et la population? Les craintes des écologistes et de certains scientifiques se concrétisent: l'eau du lac de retenue qui s'étend sur 660 kilomètres jusqu'à la ville de Chongqing menace de se transformer en gigantesque cloaque; les éboulements de terrain se multiplient, des villes sont menacées, de nouvelles populations devront être déplacées et le barrage se remplit de tonnes de sédiments plus rapidement que prévu.
Il y a un mois, Wang Xiaofeng, nouveau directeur du barrage, lâche une bombe lors d'un forum sur la sécurité du barrage: «Nous ne gagnerons pas en cherchant la prospérité économique au détriment de l'environnement.» L'agence Chine nouvelle liste de «nombreux problèmes écologiques» et cite un second officiel: «Sans mesures préventives, le projet du barrage des Trois-Gorges pourrait mener à une catastrophe.» Pour la première fois, les autorités expriment publiquement leur inquiétude. Deux semaines plus tard, c'est un haut responsable de la municipalité de Chongqing - territoire sur lequel se situe le lac de retenue - qui explique que 4 millions de personnes supplémentaires devront être déplacées dans les quinze prochaines années pour préserver la «sécurité écologique» du réservoir. La construction du barrage et sa mise en eau ont déjà nécessité la destruction de 116 villes et le déracinement de 1,4 million de personnes.
Cet accès de transparence intervient à la veille du congrès du Parti communiste et sonne comme une critique de la gestion de l'ancienne équipe dirigeante emmenée par Jiang Zemin. Hu Jintao, l'actuel chef du PC qui prône un «développement scientifique» et une «société harmonieuse», cherche ainsi à écarter du sommet du pouvoir les personnalités restées fidèles à son prédécesseur en instrumentalisant l'un des symboles les plus forts du régime. A la fin du congrès, les jeux étant faits, le vice-directeur du barrage, Li Yong'an, est intervenu auprès des journalistes pour relativiser ces propos alarmistes en rappelant, selon la formule consacrée, que «les avantages du barrage l'emportent sur les inconvénients».
Wu Dengming, un écologiste longtemps harcelé pour sa critique du barrage, savoure ce changement de ton: «Désormais, lorsque les autorités locales s'opposeront à moi, je pourrai citer le pouvoir central pour me défendre.»
Cet ancien mineur communiste converti en sociologue bouddhiste a créé son ONG, la Ligue verte, en 1985. De passage à Pékin pour un colloque sur les pollutions chimiques des cours d'eau et des lacs en Chine, il reprend ses chiffres. Premier problème, la pollution de l'eau: «Le lac de retenue du barrage est situé dans un bassin de population de 30 millions de personnes qui produit chaque année 1,4 milliard de mètres cubes d'eaux usées, des dizaines de milliers de tonnes de déchets, rejette des millions de corps flottants à la surface du fleuve, des engrais, des pesticides; trois conglomérats chimiques sont aux abords du fleuve, et il y a des projets de construction de nouvelles usines chimiques. La pression est énorme.»
Deuxième problème, l'enlisement du barrage: «Chaque année, le Yangzi charrie 600 millions de tonnes de sédiments. A ce rythme, le barrage sera rempli d'ici à 70 ans. Ses fonctions principales, la prévention des inondations et la production d'électricité sont affectées.» Les ingénieurs ont prévu 23 écluses au pied de l'ouvrage pour évacuer ces sédiments qui permettront au barrage de fonctionner à 90% ou plus de ses capacités durant un siècle. Mais Wu Dengming a ses doutes: «En Chine, on parle souvent plus qu'on agit. Il n'y a eu aucune transparence, personne ne sait ce qui a été fait. Ce barrage était un projet politique d'un régime totalitaire.» Conclusion: «Si l'on ne résout pas ces problèmes, la question n'est pas de savoir s'il y aura un désastre écologique, mais quand il se produira.»
Depuis sa mise en eau, en 2003, le niveau du réservoir passant de 66mètres au-dessus du niveau de la mer à 139 mètres, les éboulements de terrain se sont par ailleurs multipliés. L'agence Chine nouvelle en a recensé 91. Une ville, Badong, située à une trentaine de kilomètres en amont du barrage, a ainsi dû être reconstruite à deux reprises, l'emplacement du premier site s'étant révélé instable. A Miaohe, un village situé pour sa part à 16 kilomètres du barrage, c'est le flanc d'une montagne qui menace de s'effondrer dans le réservoir en emportant tous les habitants.
En juillet dernier, une langue de terre de 1 kilomètre de long et de 13mètres d'épaisseur s'est décrochée d'une montagne aux abords d'un affluent du Yangzi, provoquant la mort de 13 paysans, ensevelis sous la boue, et de 11 pêcheurs, surpris par l'énorme vague qui s'était formée. L'érosion accélérée des rives du Yangzi se constate également en aval du barrage, où de nombreuses digues contre les inondations sont menacées. Allégé d'une partie de ses alluvions, le fleuve s'écoule plus vite et avec plus de force, constatait le printemps dernier un rapport du WWF. Le phénomène sera encore amplifié l'an prochain lorsque le niveau du réservoir sera porté à 175mètres au-dessus du niveau de la mer.
Le Yangzi est un énorme bouillon ocre gonflé d'alluvions nourricières pour la plaine centrale de Chine. Depuis peu, toutefois, ses eaux s'éclaircissent, laissant filtrer davantage de lumière, ce qui favorise la photosynthèse et la prolifération d'algues. Dans le lac de retenue, les taux de phosphate et de nitrate ont par ailleurs été décuplés ces dix dernières années. Résultat: le développement des algues toxiques rend désormais l'eau impropre à la consommation en certains endroits.
«Nous avions réfléchi à tous les problèmes possibles», expliquait il y a peu au Wall Street Journal le scientifique Weng Lida, l'ancien responsable de la Commission de la protection des ressources en eau du Yangzi, une agence gouvernementale chargée de protéger l'environnement du fleuve, qui travaille à présent pour une coalition d'organistations gouvernementales et non gouvernementales appelée Forum du fleuve Yangzi. «Mais tous les problèmes sont plus sérieux que ce à quoi nous nous attendions.»
La semaine dernière, une étude scientifique sino-suisse en partie financée par la DDC concluait toutefois que, du fait de son très grand débit, la pollution du Yangzi demeure comparable à celle de la plupart des grands fleuves du monde et qu'il est bien moins pollué que le Rhin ou le Danube lorsque ces deux fleuves atteignirent leur pic de pollution à la fin des années 1970. La masse de produits polluants se déversant dans l'estuaire du Yangzi n'en est pas moins inquiétante, et la tendance est à une augmentation.
Malgré ce tableau déjà sombre et une croissance économique forcenée qui ne devrait rien arranger, Wu Dengming est plein d'espoir. L'écologiste est persuadé que le pouvoir est désormais sincère quand il parle d'environnement. «Les dirigeants du barrage sont responsables envers le République populaire, envers le peuple chinois et envers l'humanité. Désormais, les autorités locales seront sous la surveillance de la société civile, des ONG. Elles devront faire la transparence.» La preuve? Pékin a imposé ces dernières années la protection de forêts vierges aux sources du Yangzi pour limiter l'érosion et les risques d'inondation. Au Yunnan, dans le sud-ouest, des projets de barrages en cascade ont été redimensionnés. La Ligue verte a réussi à stopper la construction d'une nouvelle centrale thermique au charbon.
Le pouvoir va-t-il vraiment changer de paradigme de développement et abandonner sa volonté de soumettre la nature? Pour en juger, le véritable test sera celui de la réalisation ou non d'un vaste programme de détournement des eaux du Yangzi vers le nord de la Chine en voie de désertification. Ce projet encore plus fou que celui des Trois-Gorges consiste à construire trois canaux, l'un à l'ouest dans les montagnes tibétaines, l'un à l'est empruntant le tracé de l'ancien Grand Canal, et un au centre. Ce dernier sera alimenté par les affluents du Yangzi au niveau du barrage.
Une étude évoque même le pompage des eaux du lac de retenue avec l'électricité produite par le barrage. Privé d'une partie de sa sève, le Yangzi pourrait bien connaître le même sort que le fleuve Jaune, asséché sur une partie de son cours, et Shanghai faire face à une pénurie d'eau potable.
«Je pense que l'ensemble de ces travaux est une erreur, explique Wu Dengming. La Chine du Nord ne souffre pas d'un manque d'eau, mais d'un gaspillage et de la pollution de ses eaux. L'eau transportée du sud risque elle aussi d'être polluée. Cela n'a aucun sens.» Pourtant, la décision politique de ce chantier a été prise en 2001 et les travaux ont commencé il y a deux ans. Hu Jintao, le dirigeant «éclairé», va-t-il stopper ce projet? «Je suis persuadé qu'il fera quelque chose, répond l'écologiste. Je fais confiance au centre pour avancer de manière scientifique en faisant cette fois-ci participer la population aux prises de décision.»